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Discours d'Ezza Agha Malak à l’occasion de sa décoration et la remise des insignes d’Officier
de l’Ordre des Arts et des Lettres

6 janvier 2012

 

 

Ezza Agha Malak prononçant son discours à l'occasion de sa décoration et la remise des insignes d'Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres
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Madame le Sénateur,
Monsieur  le Conseiller Culturel
Distingués invités,
Chers amis

 

 

Permettez-moi d’abord, Madame le Sénateur, de vous exprimer toute ma gratitude pour les mots que vous venez de prononcer à mon égard  et dont la sincérité me touche profondément, et pour cette récompense solennelle remise par  une grande dame que le Liban a connue comme Présidente de l’UFE et que, en Sénateur, ne cesse de vénérer. C’est vous dire Mme le Sénateur, combien je suis honorée et émue de recevoir de vos mains cette prestigieuse distinction de mon pays, la France.
A vous entendre retracer mon parcours, beaucoup de souvenirs me reviennent, aussi bien douloureux qu’heureux.

 

Je dois dire qu’à la mort de mon mari disparu trop tôt, jeune veuve de 27 ans avec deux enfants sur les bras, n’ayant pour bagage culturel que la première partie du baccalauréat, reprendre en main ma vie et mon destin, n’était pas chose facile.
Et comme la douleur et la mise à l’épreuve nous munissent d’une  force toute neuve comme l’enseigne le célèbre vers de Vigny « Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur »… alors du fond de mon chagrin, tel un candide rêvant de l’Eldorado, (mais loin de toute utopie !) j’ai pris mon espoir à deux mains et je suis partie ;  à la conquête de mon rêve de jeune fille : poursuivre de hautes études en France.   Et il en fut ainsi.

 

En cet instant, en contemplant ces murs qui m’ont abritée, en reconsidérant avec nostalgie, ces lieux symboliques chargés d’Histoire, beaucoup d’interrogations existentielles se posent pour moi : « comment s’atteignent les objectifs et QUI fabrique notre destinée ? QUI fixe notre fatum ? ». 

 

C’est là, à l’Ecole des Lettres Supérieure de Beyrouth (qu’on appelait aussi Cité Bounour, du nom de son fondateur Gabriel BOUNOUR), que j’ai passé ma Maîtrise ès Lettres modernes, il y a 37 ans.
Et c’est à partir de cet espace culturel que je me suis envolée avec mes deux fillettes, en France, au début de notre cruelle guerre libanaise, emportant ma détermination, mon espoir et ma maîtrise universitaire, afin de conquérir deux doctorats français de l’Université des Frères lumières Lyon II, dont la prestigieuse Ecole Supérieure des Lettres de Beyrouth faisait partie et qui m’a servi en fait de tremplin.
En France, ce fut la belle époque où se forgeait mon identité, aussi bien cultuelle que culturelle, et selon un double impératif que  tente tout un chacun : conserver mon identité première et évoluer vers une identité seconde que je rêvais, que je voulais, avec cet agréable sentiment de dédoublement que donne le biculturalisme. Là où s’accomplit l’existence de soi, la vraie.

 

Ce fut un long itinéraire et plusieurs tranches de vie que j’assumais et parcourais avec bonheur.
Le rêve que je croyais inatteignable s’est avéré possible, alors que Voltaire nous apprend, par son Candide, que  le bonheur est le fruit du travail et non du rêve.
Mais je suis née à Tripoli, ville du nord dans un pays du sud, qui croit à la force du rêve, et dont la valeur fondamentale est l’amour de l’autre, la reconnaissance de l’autre, le respect de la différence.
Il en a toujours été ainsi dans ma ville natale.
En même temps, j’étais consciente que la réussite n’est pas le fruit du hasard ; il faut certes la volonté, l’application, le courage ; c’est agir et aller jusqu’au bout.

 

Dès lors, j’aimerais dédier cette distinction honorifique à mon  père défunt qui se battait pour que nous ayons nos diplômes avec succès, lui qui a appris en autodidacte, le chinois, suite à son voyage en Chine, il y a plus de 50 ans, faisant partie de la délégation des « Partisans de la paix » ; cette association qui, malheureusement, n’existe plus.
C'est dire que le monde il y a 50 ans était meilleur.

 

J’aimerais également dédier ma médaille à ma mère, elle qui a dirigé ma main pour que je dessine  (et j’emprunte ce verbe au Petit Prince de Saint-Exupéry)  mes premières lettres françaises ; elle qui m’a appris ses poèmes français qu’elle avait mémorisés depuis l’école et qu’aujourd’hui, à 87 ans, ne cesse de déclamer avec une heureuse nostalgie, notamment en présence de Gilles mon compagnon, comme pour rendre hommage à sa langue française.
Des textes de Colette du genre « les enfants où sont les enfants ? » qui m’émouvaient jusqu’aux larmes, des poèmes de la Fontaine ou encore… l’histoire de M. Friquet :
« -Bonjour Monsieur Friquet ; -bonjour, bonjour mon garçon, viens que je t’embrasse… » : Une sorte de dialogue entre un certain Nitouche et un monsieur Friquet, qu’elle récitait (et récite encore) de sa voix limpide, et dont je n’ai jamais connu l’origine.
Ainsi, encore enfant, le français s’est-il introduit agréablement dans ma vie affective, pétri de tendresse maternelle.

 

Je voudrais enfin dédier ce précieux insigne à ma ville Tripoli, la première ville francophone au Liban et qui constitue l’arrière plan et le théâtre de mes écrits.
Et… rappelons-nous bien les deux faits historiques qui l’ont marquée : le mandat français (en 1918), et, en remontant un peu le temps, les premières croisades (de 1109).
A cette époque (entre 1102 et 1258) elle est « le Comté de Tripoli », résidence des « seigneurs » et l’un des principaux Etats francs du Liban. C’est à Tripoli que le comte de Saint-Gilles a installé son château ; et à Tripoli, le troubadour Geoffroy Rudel est venu mourir dans les bras de sa « Princesse lointaine » après lui avoir écrit les plus beaux poèmes d’amour, dont je retiens ces deux vers :

 

Avec sa plage d’or où la vague s’argente
L’heureuse Tripoli où vous êtes régente…

 

Cette Tripoli qui, aujourd’hui, tente de se redresser à chaque coup de couteau reçu dans le dos, par les ennemis de la culture et de la paix.

 

Discours d'Ezza Agha Malak à l'occasion de sa décoration et la remise des insignes d'Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres

(Janvier 2012).

 

Ezza Agha Malak et la ville de Beyrouth.

 

Karen Boustany, la passionnée de mots et de culture.

 

Printemps des Poètes à Marseille.

 

Avec Jean SALMÉ : Interview.

 

Interview avec les élèves du Lycée Hawd-el-Wilayeh.

 

La femme dans tous ses états

Conférence donnée au Maroc (2010).

 

Le cerveau a un sexe ? L'écriture aussi !

Conférence donnée au Maroc (2010).

 

Voix de femmes et effets d'écho

Conférence donnée au Maroc (2010).

 

Le livre à la croisée des sens et des ransformations.

Conférence donnée à Beyrouth (2009).

 

Le français et la rive phénicienne. L'impact francophone libanais : de Chateaubriand et Lamartine jusqu’à Gide et Saint-Exupéry.

Conférence donnée à Marseille (2009).

 

Les implications identitaires dans le roman francophone libanais : Le cas du roman féminin

Conférence donnée au Québec (2008).

 

La langue française et la Méditerranée

Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.

 

Colloque sur l'œuvre

La Sorbonne m'a rendu hommage en organisant un colloque sur mon œuvre.

 

Colloque sur l'œuvre d'Ezza AGHA MALAK organisé par la Sorbonne

En recevant cette haute distinction de la République française, ancienne récipiendaire de la médaille de Chevalier, j’ai conscience d’entrer dans un ordre qui compte des gens de Lettres illustres. C’est pour moi une fierté, certes, mais aussi un devoir, une mission et un engagement au service de la culture de mes deux pays, le Liban et la France.
Je dois dire aussi que ma décoration aujourd’hui traduit bien la bienveillante attention que la France voue à notre Liban. Ce petit grand Liban qui partage avec elle une grande histoire (d’amour, presque mythique je peux dire, depuis l’enlèvement d’Europe, la fille du roi de Phénicie) ; une belle histoire entrée dans l’Histoire universelle avec des rapports engagés, mais aussi des unions sacrées.
A cet égard, le Liban fournit un bel exemple  de ce que peut être le dialogue des cultures et le respect de la diversité. 
En cette heureuse circonstance, je voudrais, encore une fois, rendre hommage à Mme le Sénateur ainsi qu’aux diplomates de l’Ambassade de France au Liban, qui œuvrent incessamment  en vue de consolider le dialogue et les rapports culturels et amicaux entre les deux pays.

 

Dans ma conférence du Québec, j’ai déclaré que j’écrivais en français parce que c’est la langue de mon amour et que je voulais être Rimbaud à l’âge de 14 ans ; parce que des liens historiques et intimes me lient viscéralement à la culture et à la civilisation françaises (Je suis née sous le mandat, j’ai grandi avec cette langue, elle est  ma vraie jumelle). Mais j’ai ajouté qu’écrire en français me met à l’abri. Oui, j’ai toujours eu conscience que la langue française me protège d’un  éventuel danger encouru, eu égard à mes idées écrites.
Emancipatrice, libératrice, elle est donc protectrice. En quête de vérité, pas bonne à divulguer souvent, elle me permet plus d’espace de liberté d’expression. Elle me devient un besoin et un moyen de sortir du silence, de lever le doigt et de dénoncer. Derrière mes mots français  je reconquiers plus d’assurance et d’audace ; comme un soldat derrière son bouclier.

 

La langue protectrice ? Pas seulement : la France protectrice ! Le pays des Droits de l’Homme ; des droits intacts de la Femme et de l’Enfant. La France « toujours fidèle à ce petit grand Liban dont elle avait proclamé l’indépendance le 22 novembre 1944 vers la fin de son mandat » dira Léa, l’héroïne de mon roman « Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth ».
Dans ce roman, cette femme Libano française se fait rapatrier par l’Ambassade de France, pour fuir non seulement la guerre du pays (en 2006) mais aussi celle d’un mari injuste et irresponsable, qui lui refuse tout droit de femme digne.
En France, elle a pu récupérer ses droits de femme répudiée, en ayant recours à la justice française.
En dépit de sa condition modeste de Rmiste, elle avoue : « Je me sentais assez forte. Ma présence dans ce pays protecteur et égalitaire, la France, m’avait procuré beaucoup de sérénité et de paix. Je me sentais sauvée. Protégée » (p.299)
Sur le pont du bateau militaire français  le Mistral qui transporte les ressortissants, elle dit : « j’ai toujours eu deux eldorados, le Liban et la France.  Désespérant de l’un, je me consolais dans l’autre. Et voilà que mon eldorado occidental m’ouvrait largement les bras » (p. 271).
Certes, le personnage romanesque n’est que le porte parole de son créateur : l’auteur.

 

A vous, distingués invités, ma famille, mes amis, mes collègues, qui avez rendu possible ma présence ici,  qui me faites l’honneur et le plaisir de partager ces moments sublimes de ma vie, à vous Mme le Sénateur, à vous Monsieur le Conseiller Culturel, à la France, terre d’asile, terre de ma langue protectrice, ma langue de combat… j’adresse ma profonde gratitude et mes remerciements déférents ; déterminée à poursuivre mon combat en faveur des idéaux et des valeurs universelles dans le respect des différences et de la diversité culturelle qu’enseigne la République Française.
A vous tous je dis merci.


Ezza AGHA MALAK
Le vendredi 6 janvier 2012

 


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