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Karen Boustany,
la passionnée de mots et de culture...

Poète précoce, elle a commencé à écrire des vers dès son plus jeune âge. D’où son recueil de poèmes « Au-delà de la faute ».
Roula Azar Douglass a décrit (dans l’Orient le Jour du 14/10/2010), ses premiers soucis littéraires : « Promouvoir la culture. Partager sa passion pour les mots. Créer un débat d’idées. Rendre hommage à d’illustres auteurs libanais et internationaux. Offrir une tribune aux écrivains engagés, mais aussi inviter à la découverte de jeunes et nouvelles plumes… ».
Aujourd’hui, au milieu de ce capharnaüm médiatique qui relègue la culture au dernier rang, son émission « KITAB » vient éclairer en quelque sorte le tunnel où on nous enfonce inexorablement. Quatre fois par semaine, Karen fait jaillir, comme une lumière, les mots et la culture sur la chaîne libanaise MTV.
Karen Boustany et la poésie juvénile
« Au-delà de la faute »
Par Ezza Agha Malak Sicard
Écrivaine et critique littéraire
Peut-on parler de « poésie juvénile » dans le recueil de poèmes de Karen Boustani, « Au-delà de la faute » 1 ?
Certes, puisque tous les poèmes du recueil sauf une dizaine vers la fin, ont été écrits (d’après les dates mentionnées) entre avril 1988 et août1997, c’est-à-dire lorsque Karen était encore enfant.
Le livre, préfacé par Alexandre Najjar et introduit par Paul-Loup Sulitzer, porte une triple dédicace. Karen le dédie d’abord à l’auteur de sa vie, son père, « À Raymond, symbole de la noblesse et du savoir », puis à son fils Raphaël « le chef-d’œuvre de [S]on sang, enfin, abandonnant le particulier pour se lancer dans le général, « à la Femme, source de vie » (probablement l’auteur désigne métonymiquement toutes les femmes) que vient célébrer l’image féminine de la couverture. En somme il s’agit d’un hommage multiple qui ne laisse pas indifférent. Il s’inscrit dans un acte de vénération cultuelle. Et cet acte, on le retrouve dans bon nombre de poèmes.
L’ouvrage se présente sous la forme d’un recueil de 176 pages et 142 poèmes, à l’architecture artistique, que traverse les différents thèmes : celui de la femme et de la faute, de l’enfance et de l’adolescence, de l’amour et du désamour, mais aussi celui de la guerre et de son impact violemment perçu : une guerre proprement libanaise qui a marqué la vie de l’enfant de douze ans, et qui devient sous sa jeune plume « l’horreur à l’infini » en ce jour du 14 février 1990. Les images sont d’une violence insoutenable :
« Les fauves s’arrachent les yeux « Les frères se décapitent… |
L’enfant parle déjà de « trépas » et de « cœur écorché vif ». Le comportement barbare la déconcerte. Pour elle désormais, « mêmes les fourmis se tassent en barricades » raconte-t-elle dans le même poème et en une image très forte.
Est-ce la guerre qui a inspiré la petite Karen toutes ces métaphores intenses ou est-ce sa propre philosophie de la guerre, qui est à l’origine d’autant d’imagination ?
Dans « jeu d’enfant » 2 l’image devient aphorisme cruel, informateur, destructeur:
« La guerre a appris aux jeunes à tuer |
En fait, le recueil surprend par sa philosophie existentielle, sa métaphysique et par l’analyse spontanée de l’esprit humain et sa psychologie. Le tout est supporté par des descriptions vives et une narration distinctive qui soulignent l’aptitude de l’enfant à aller au-delà des possibilités. Les poèmes interrogent, regimbent, se calment, télescopent le moment comme l’espace et l’aventure. Karen déjouent les mots, les confrontent, les confondent, avec une finesse non point infantile mais féminine, parfaitement féminine.
« À quel temps est-ce que je remonte ? |
(Janvier 2012).
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Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.
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« Au-delà de la faute » : le titre est provocateur, déconcertant, étonnant, inventé par la Karen enfant. La « faute » originelle ? Les « fautes » en générale ? La « Faute » tout court ? À quoi nous renvoie-t-il l’engouement poétique de la jeune auteure ?
Sous la plume juvénile, les mots prennent des dimensions étonnantes de maturité expressive. Parcourons ces quelques vers :
« Que reste-t-il de ma vie ? « Un rêve inachevé. Une fièvre enchevêtrée « Un silence qui fait l’amour au cri. 4 |
Un goût évident pour la création poétique s’affirme à chaque page. Des poèmes juvéniles qui trompent par leur maturité. On y voit facilement la profondeur d’une pensée mais aussi, sur le banc d’une école, la solitude de l’enfant précoce que l’épreuve a mûrie, dans son invention verbal comme dans nombre de ses idées précises et univoques.
Lorsqu’on souffre, lorsqu’on se trouve confronté à l’horreur ou à la déception, l’écriture nous apporte un apaisement illimité. C’est la « solitude de l’écrit » dont parle Marguerite Duras. C’est cette solitude qui, il y a 20 ans, a incité l’enfant Karen à chercher des signes pour comprendre, à marteler les mots pour accepter la vie telle qu’elle se présentait à elle. Elle y défiait l’amour et ses déceptions, les violences et leurs conséquences, la sauvagerie, la barbarie, enfin toutes sortes d’épreuves qui conduisent, chez les doués et les surdoués, à la création artistique.
« La solitude applaudit sur une chaise » écrit la petite Karen dans « Désir », le 26 mars 1991. Cette élève « solitaire » que les comportements humains déconcertent, file la métaphore et construit les images avec dextérité et une lucidité remarquable qui n’échapperont pas aux linguistes.
Le recueil traverse ainsi une vie juvénile, ou encore c’est cette vie juvénile qui traverse le recueil d’un bout à l’autre. Il faut savoir lire entre les lignes, derrière les mots et… déchiffrer ce blanc immaculé, ce vide qui précède chaque poème, dans chaque page et qui renvoie silencieusement à une pensée secrète qui incitait la jeune Karen à l’écriture.
Une question nous tente à ce propos : l’enfant précoce passionnée de poésie, serait-elle en mesure de se rendre compte de son « art poétique » dans ce qu’elle écrit?
Sûrement pas parce que son acte est motivé par autre chose que l’art, la recherche et sa fantaisie. Parce que c’est l’innocence et la conscience juvénile qui s’expriment provenant de l’intérieur, l’enfance tourmentée par les maints problèmes de la vie qui envahissent sa pensée pour la projeter sur l’espace blanc d’une feuille de papier. Et cette pensée pure qui écrit sur l’usure du temps et la vieillesse se transforme en une sorte d’aphorisme qui résume des situations ou des théories. Comme ces quelques vers dignes des plus grands penseurs et qui, entre autres, ouvrent le recueil :
« Le temps est un maître |
Ou ceux-là dans « Femme », écrit le 7 juin 1988 :
« On meurt deux fois |
L’enfant entre dans une dimension métaphysique qui laisse perplexe.
Pourquoi devrions-nous considérer Karen comme écrivain précoce ?
La réponse, on la trouve facilement dans les poèmes qui parlent de ce sublime acte d’écrire :
« J’écris pour ne pas tomber |
En tentant l’expérience de l’écriture, la jeune écrivaine a pleinement conscience que l’acte d’écrire pourra être pour l’auteur un acte salutaire et particulièrement distinctif, surtout s’il est bien soigné, bien pensé comme l’est « Au-delà de la Faute ». Et si les figures de style et l’art poétique traversent le recueil d’un bout à l’autre, c’est que la jeune écrivaine suit l’envol de sa pensée fougueuse.
À son insu ou s’agirait-il d’un acte voulu ?
Qui peut le dire ? Elle seule, Karen, détient le secret profond de cette spontanéité littéraire et sa manière de voir les deux mondes, visible et invisible. L’analyste ne peut qu’estimer, supposer, apprécier. C’est l’auteur qui, en général, détient la clef de ses connaissances clandestines.
Au fil des pages de « Au-delà de la faute, on voit se développer tout un art littéraire.
L’histoire poétisée de Hanna, le concierge du lycée « mort à l’arrière du taxi / Qui l’emmenait chez sa famille » par un éclat d’obus lors d’un bombardement, émeut par son innocence, sa pureté et par la sincérité de la douleur. La poétesse trouve en lui « Le borgne de Saint-Joseph » 5
Mais parfois, il s’agit d’une innocence non point « innocente » mais responsable et avertie lorsque la blessure parle :
« J’offre ma laideur intérieure À ceux qui méritent mon art... 6 |
Et d’où se dégage une certaine malice littéraire pareille au défi.
Ou encore dans « Flamme » où cette malice t’arrachera un sourire. La petite fille croit prendre sa revanche :
« La pomme qui bout dans la marmite |
Un art juvénile parfaitement poétique et qui tend à devenir philosophique, voire psychologique et stylistique, structure les poèmes, tous les poèmes, comme quand elle dit :
« Des chevaux qui nagent sur les plaines |
Avec toutefois cette note sonore, en « CH » et en « V », chuintante d’une part, vibrante de l’autre, qui soutient les vers dans une assonance harmonieuse proche de l’allitération. Vient s’y ajouter comme pour la rehausser, cet oxymoron de haut et de bas où s’opposent les formes, rondes et plates, pareilles à celles de la Femme : (plaines/dunes), mais aussi cette impertinence linguistique reflétée par le couple verbal (nagent/coulent) où l’action est attribuée improprement à son sujet et qui fait la beauté du vers.
Les images, qui varient entre abstraites et concrètes, sont d’une beauté indéniable. On peut découvrir la gracilité du geste et l’agilité du mouvement qui naissent d’une émotion :
« Partir un soir lorsque l’autre |
Où elle oppose la sérénité (d’être endormi dans un champ) à l’éventualité du départ (Partir un soir).
Tout cela relève d’une compétence poétique concrètement présente.
« Et au seul appel : « Maman » « On redevient tous enfants. » 9 |
Karen exploite (peut-être sans s’en rendre compte) la polysémie des mots, leur homonymie, leur antinomie, leur harmonie, comme dans ce vers :
« La femme prend conscience de la femme… |
Homophonie qui renvoie à deux sens différents.
Certains vers sont de vraies images poétiques. Citons quelques-unes parmi tant d’autres aussi expressives :
« La nuit sombre dans l’inconscient de ton regard « Le temps bascule aux pieds de l’envie… 10 « J’ai froid aux os 11 « Je t’aime à travers et malgré dieu |
Où on peut noter la coordination artistique et l’impertinence de l’utilisation qui font du vers une belle structure littéraire.
Ce qui est également à remarquer dans les poèmes de Karen, c’est l’emploi du présent qui prend les dimensions d’une vérité qui tend à être universelle. La féminité et ses indices prennent le dessus :
« J’ai des lèvres posées sur un bout d’espoir » 12 « Tu aboies dans mon sang » 13 |
Où l’action métaphorique donne au vers une touche crue.
À souligner aussi que les titres donnés aux poèmes sont d’un charme sémantique indéniable qui ressemble à cette « angoisse constructive semblable au bonheur » décrite dans « Francophonie » (p. 159). Rien qu’à lire la table des matières à la fin du recueil… pour juger du sémantisme intelligemment bâti.
La jeune poétesse trace dans son recueil une trajectoire temporelle et anthropologique importante qui raconte le « drame » existentiel de la naissance à la mort qu’elle identifie à une « comédie ». C’est la trajectoire humaine que décrit le passage de « la petite fille » à « la femme » en question. Une pensée philosophique soutient les vers en leur donnant une nuance toute particulière :
« J’ai fait de mon histoire un drame |
Aurait-elle atteint l’infini, Karen, « pour un tout ou pour un rien » ? Et serait-ce « au-delà de la faute » ?
Je ne pense pas. L’enfant en elle réveille constamment la femme qui veille et vice versa. Elle n’est pas loin de la « Comédie humaine ».
Cependant, la « comédie » de Karen s’offre toute spectaculaire et inventive : en une chaîne d’impératifs présents qui ne sont ni conseils ni prières ni défense, ni invitation comme le laisse croire ce mode grammatical, mais ordres tout court, commandements si l’on veut. L’intérêt de ce mode se situe à un niveau psychologique. Derrière les ordres énoncés à l’impératif, se cache tour à tour, la petite fille exigeante ou la jeune femme autoritaire et incitative qui tend à transgresser les limites. L’homme devient un rival et un objet de défi :
« Comprends, je veux tout changer même l’indifférence ! 14 |
L’ordre est impérieux, pointilleux mais élégant. Tout comme les autres impératifs répandus dans les poèmes et qui reviennent souvent sous cette forme exhortative et autoritaire mais non exempte d’innocence :
« Lave-moi de tes envies avides ! |
Ou encore :
« Tue-moi de ton amour malsain ! |
Ces ordres, pressants et impatients, ont la forme d’un caprice : celui d’une femme - enfant résolue qui lance les défis.
C’est ainsi que les ordres à l’impératif partout parsemés dans le recueil, prennent la forme d’une exigence particulière. Il suffit de lire le poème « Aux pays de mon corps » 15 pour remarquer les différents impératifs qui servent à commander, fondés sur la fantaisie et l’humeur. Karen passe à l’Autre tous ses caprices. Mais elle ne nous dit pas si cet Autre y avait cédé. Provocatrice, elle lui lance non point son refus de se soumettre mais son acceptation éventuelle dans son entreprise périlleuse où elle se jette, dans l’espoir de gagner.
« Suis les traces de mon corps… » commande-t-elle comme dans une compétition.
Désormais et à partir d’une série d’impératifs excessifs, le challenge est lancé. Va-t-elle gagner la course, Karen ?
« Emprisonne ma voix rauque » ; « Prends le chemin rouge et or » ; « Garde en toi les secrets de mes reliefs » ; « Cueille-les encore vertes et dures ». Toutes ces formes impératives dissimulent une gageure.
Puis le rythme des ordres devient plus rapide, plus précipité à la manière d’un enfant qui trépigne d’impatience, ou d’une femme à la pointe de son désir :
« Laisse-toi emporter… » ; « Épouse le rythme… » « Regarde en moi… » ; « Profite de ma nudité… » ; « Sois sauvage » ; « Rampe à mes pieds… » ; « Domine mes plaisirs… ».
C’est la Femme qui parle, la jeune femme qui en 1988, expérimente la vie et la tente en s’adressant à l’autre, qu’elle provoque. Comme si elle l’invite à être l’adversaire. Plus loin, elle l’identifie à un « dieu ».
Ici on ne peut que se demander qui et quel est ce « dieu qui donne souffle de vie à [S]a plume ? », ce dieu (dont elle parle à la page 127), que beaucoup ont voulu être et qui sera à l’origine de ses plus belles figures de style ?
Ce dieu n’a pas été nommé expressément. Il reste l’homme métaphore, l’homme invisible, qu’elle tente et provoque :
« Exige du lendemain un rêve d’humanité, d’éternité…
Sa « Métaphore » à elle, Karen, c’est bien plus qu’une figure de style. C’est une image radieuse qui transforme le concret. C’est une « larme suspendue à un vide obscur » ; là où l’on rencontre l’« injuste blessure de la fatalité ».
Il faut dire que beaucoup de constructions métaphoriques ne tardent pas à accoucher au fil des vers, d’une belle métonymie, tel ce vers par exemple :
« La pauvreté habite son lit de paille… « L’Enfant traîne ses jambes. S’élargit la faille... 16 |
J’aurais bien aimé parler bien davantage de la poésie de Karen Boustany profondément attachante, mais ceci demanderait des centaines de pages tellement le savoir faire poétique et l’habileté (juvénile), aussi bien sémantique que syntaxique et artistique de l’enfant poète, sont présents.
Mais un peu plus loin dans le recueil, cette enfant aura vingt ans. Et c’est avec une philosophie toute particulière que la femme - enfant nous émeut en disant :
« Il y a vingt ans que je suis née |
Si les deux vers établissent une vérité crue loin de toute métaphorisation, ils s’accaparent sous la plume innocente, d’une forme poétique percutante. Comme ces vers, deux strophes plus bas :
« Tout renouveau est bien |
Ici force est de constater que le présent de vérité générale défie tous les temps.
Dans « Magie noire » on ne peut qu’admirer ce mélange réussi du concret et de l’abstrait qui donne lieu à une métaphorisation remarquable :
« La faute a sonné sans heure « C’est là que je demeure 18 |
On y constate la rêverie métaphysique de la jeune femme qui marque sa trajectoire existentielle et qui découvre sa vérité de femme, enfant à l’origine :
« L’enfant est un grand rêveur » dit-elle à la page 72.
L’enfant c’est elle, c’est tous ceux qui ont mûri précocement, mis à l’épreuve d’une guerre, d’un amour ou d’une grande émotion. C’est la femme qui balise sa trajectoire de moments précis de sa vie, chargée d’expériences « dans le pays de l’illimité », comme elle le dit, portant à jamais sa vérité de femme.
« Garde entre tes lèvres ce secret : |
Serait-ce à la fin un justificatif du titre et de l’image de couverture?
« Au-delà de la faute : 18 ans de réflexion » est une œuvre qui s’impose : émouvante, succulente, accaparante, construite par une auteur électrisante : Karen Boustany enfant, et Karen Boustany jeune femme.
Cette œuvre peut être classée très haut dans la littérature juvénile. Poésie juvénile oui, mais une pensée grandement adulte.
NOTES
1. Le recueil de poèmes « Au-delà de la faute » (que j’ai lu et relu avec passion) repose avant tout sur l’authenticité des sentiments et la réalité des faits, mais aussi sur l’audace innocente et pure qui donnent aux vers un goût poétique spécial.
3. « Expérience », 2 décembre 1991.
5. P. 54, Le Borgne de Saint-Joseph, 9 janvier 1989.
6. Rupture I, p. 19, 10 mai 1988.
7. P. 18, 5 mai 1988.
8. « À travers le Temps… la Femme », p. 56.
9. « Maman » P.166, 21 mars 2005.
10. « Je vis », p. 164.
11. P. 126.
14. « L’indifférence » 17 janvier 1992.
16. La Métaphore, p. 152, 3 mai 1996.
17. « Mes vingt ans », p. 118, 11 juin 1992.
18. P.126, 16 janvier 1993.
