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La poésie de l’amour et l’acte d’écrire :

une dialectique relationnelle

 

Lancement à Marseille de la première édition des
« Œillets du Poète et mots en amour »

 


Le lundi 14 février, fut lancée à Marseille la première édition des Œillets du Poète et mots en amour : projet mûri par Gaston Bellemare, Président du Festival International de la Poésie de Trois-Rivières en collaboration avec Dominique Sorrente, Président de l’association littéraire locale,  le Scriptorium.
Comme au Québec, le jour de la Saint-Valentin fut choisi pour « célébrer le croisement entre l’amour et la passion des mots, et pour rendre hommage aux poètes du monde entier ».
Ce fut à la Plage des Catalans à Marseille et pour cause !

 

Sur le sable d’une plage, on peut saisir le sens profond de la trace et de l’empreinte, choisir de remettre en cause l’éphémère et l’éternel. Une plage est non seulement « symbole  d’aventure et d’hospitalité » comme l’a bien dit Gaston Bellemare, mais aussi représentation de l’immensité et de la spatialité ; c’est la « contrée » dans le langage poétique. Et dans le dérivé grec, c’est la « plaine de la mer ».
C’est la route vers l’horizon et l’union entre ciel et terre. Une plage odorante c’est aussi la mer, les lointains, l’ailleurs, et le déferlement des vagues qui scandent les cycles du temps. Selon les sciences de la Terre, une plage définit une ligne de démarcation entre deux matières se lovant, un fluide solide et l’autre liquide, l’un et l’autre mouvant, le fugitif et le permanent.

 

Ce n’était donc pas pour rien que Gaston Bellemare et Dominique Sorrente avaient choisi la plage comme lieu de rencontre poétique. Qu’elle fût « des Catalans », lui donnait cet exotisme lumineux et génial qui inspira Salvator Dali et bien d’autres sculpteurs d’êtres poétiques. 
Ainsi, sur ce sable foulé et sous le signe de la « création spontanée », s’est déroulé notre événement culturel, comprenant trois étapes :
La première, c’était une  lecture de poèmes d’amour des cinq continents. Gaston Miron, Pablo Neruda, Marceline Desbordes-Valmore, Émilie Dickinson, Louis Aragon, Louise Labbé, Claude Nougaro, Paul Éluard, étaient à l’honneur sans oublier certes la chère absente Andrée Chédid, fortement présente parmi nous en mots et en pensées.
La deuxième étape se résumait en une séance de calligraphie de lumière. Chacun de nous, amoureux de la poésie, a inscrit sur le sable la phrase poétique proposée par Dominique Sorrente : « Mots en amour envolez-nous ! ». Nos plumes allaient du simple bâton, de la broche métallique au manche à balai. Ainsi les spectateurs pouvaient lire de loin des lettres gigantesques tracées sur le sable par des scripteurs novices.
Et le vent, et les vagues effacent même les traces définitives.
Enfin, après cette certitude de l’éclipse, nous avons invoqué l’écriture peut-être moins volatile. Ainsi, sur un carré de papier furent écrits des  « mots en amour » signés et personnalisés. On les enferma dans une petite enveloppe protectrice attachée à un fil pendu à un ballon de couleur. Chacun tenait son ballon et sa nacelle de  mots,  précieusement, au bout d’un fil, en attente du moment de l’envol.
Le lâcher des ballons chargés de rêves fut perçu comme un acte poétique inédit. Une cinquantaine de  couleurs longitudinales s’envolèrent dans l’air, propulsées par Archimède, s’animant sans se presser. Nos mots en amour, nous les regardions s’éloigner vers le nord, sous l’autorité des vents, à la recherche d’un pays inconnu, d’un autre morceau de ciel nouveau pour atteindre un phare, un toit,  un balcon, un arbre dans ton jardin…

 

Sur une autre rive, au-delà de la Méditerranée et aux sources laurentines d’un froid océan, au moment où le vent volait nos mots d’amour, le maire de Trois Rivières posait en notre nom (comme chaque année à la Saint-Valentin) au pied du Monument du Poète Inconnu sur la Place de l’Hôtel-de-Ville, une gerbe d’œillets de poète. Un hommage, un  témoignage de notre reconnaissance à la poésie et aux poètes du monde entier.

 

Tout cela suscita en nous une volée d’interrogations : Sur l’emblème de la cérémonie, sur l’impact des gestes, sur la vocation de la poésie mais aussi sur l’acte d’écrire.
La poésie se donne-t-telle pour seule vocation de célébrer l’amour, d’expérimenter  les sentiments amoureux et emprunter un langage aux registres spécifiques? Pas d’autres fonctions à assumer ? 
Voltaire clamait qu’il n’y a « aucun pays de la terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes ». À travers vingt cinq siècles de poésie, on trouve que l’amour est plus qu’un thème privilégié de la poésie. L’histoire et la géographie nous apprennent que la poésie est née pour  l’amour et a grandi par l’amour. À l’origine, la poésie était chant accompagné de la lyre. On l’a vu produire ses rythmes, ses sonorités, sa musique qui excellent à décrire les effusions de l’âme et du cœur.
Paul Éluard énonçait alors une mise en garde: Le poète « aime l’amour » plus que la femme aimée. Et les mots ?

 

Mais qu’on ne s’y méprenne pas !
Nos poèmes d’amour magnifient cette relation intime entre un destinateur et un destinataire, entre un je et un tu, forme qu’on rêve éternelle et universelle. Pourtant la forme est une contrainte langagière. 
Au japon, on ne dit pas « je t’aime », mais quelque chose comme « l’amour est présent  entre nous ». Agnès Giard (auteur du Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon, Glénat, coll. Drugstore) remarque qu’il n’y a pas de « je » dans cette langue qui situe l’être au cœur même du monde sensible. À quoi bon dire « je t’aime » quand on est en état d’amour, en immersion totale dans ce sentiment de bien-être exprimé par tout le corps ? Taki Kanaya, linguiste,  ajoute que le japonais est une « langue d’être » et non une « langue d’action », et qu’ainsi la parole est une manière de se dissocier du monde.

 

Mais restons en ce jour de fête dans notre bulle. Avouons que la première édition des « œillets du poète » a agi  en communion, pour la reconnaissance de la poésie frétillante, qu’on déclare pourtant souvent morte, et du poète, jadis peut-être maudit, mais qui est en vérité, bien vivant, simplement devenu méconnu.