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Le cerveau a un sexe ? L’écriture aussi !
L’impact cognitif et les spécificités différentielles.
Fès, Maroc - mars 2010
Il y a un peu plus de quinze ans, et dans le cadre d’un colloque au Liban qui a porté sur la littérature comparée, j’ai osé un sujet qui me paraissait d’abord hasardeux et dont on ne parlait pas sérieusement : y a-t-il une écriture féminine et une autre masculine et peut-on distinguer, à la réception, à la lecture, l’écrit d’une femme de celui d’un homme ? J’ai alors intitulé ma conférence : « Écrits féminins, écrits masculins ».
Au départ, je les ai considérés comme un diptyque, ou les deux volets d’un même tableau, deux entités séparées mais liées et qui se complètent, mais tel n’était pas mon objectif. Celui-ci partait du principe que l’écriture féminine est à distinguer, voire à séparer de l’écriture masculine, plutôt qu’un diptyque qui forme une unité ou une suite. Je voulais analyser ce qui les séparait dans le temps, dans l’espace, dans l’histoire, dans le lieu, dans le style, enfin tout ce qui sépare deux entités, deux mondes qui s’opposent, divergents, différents, dichotomiques enfin.
Je suis donc partie d’une division, d’une séparation de pouvoirs, comme il se devait d’être conformément à mon projet. Etablir par un traitement dichotomique, qu’une éventuelle confrontation (pour donner un éclairage nouveau sur chacun) me paraissait possible.
Et ma dichotomie a marché ! Une collègue universitaire, critique littéraire, a construit toute une théorie à partir de mes quelques réflexions.
Ma communication d’autrefois avait donc pour arrière-fonds le principe discriminatoire qui supposait qu’il existe deux sortes de littératures, (dans l’usage esthétique et thématique du langage) ou encore deux sortes d’écriture : la première est féminine, l’autre est masculine. Pour la bonne raison que, pour des différences physiques, spirituelles, émotionnelles, physiologiques, psychologiques, etc., un homme n’a ni le même style ni le même ordre de pensées qu’une femme. Les visions sont différentes, la vue aussi. Et par suite on peut examiner la distance qui sépare deux manières d’appréhender le monde par un même acte d’énonciation, afin de saisir les traits qui distinguent deux logos, deux psychologies, deux philosophies, etc., de deux êtres de sexe opposé, qui ne réagissent pas de la même manière devant les choses de l’univers.
Mais j’ai oublié à cette époque-là, un autre argument : la biologie.
Avec une fin non conclusive, j’ai laissé donc planer le doute en choisissant de ne pas trancher. Pour définir cette différence, les outils adéquats manquaient. En tant que stylisticienne, j’ai confié alors ce rôle de discrimination et de distinction entre deux sortes de discours, à la stylistique en tant que discipline qui elle, peut possiblement décider d’une détection ou au moins d’une description.
Aujourd’hui, en revenant sur le même sujet, de nouveaux arguments viennent s’y ajouter; quoique les outils de détection soient toujours ambigus et incertains. Certaines nouvelles recherches scientifiques me paraissent adéquates pour soutenir la distinction entre les deux logos.
Je reprends donc la question : Peut-on parler d’écriture proprement féminine à distinguer de l’écriture masculine, sans tomber dans le piège du féminisme ou encore du narcissisme, et selon quels critères ? Devrais-je affirmer l’existence d’une littérature féminine qui prend ses distances avec une littérature masculine et prétendre qu’on pourra distinguer à la réception un écrit féminin d’un écrit masculin ?
Ces quelques interrogations, les mêmes posées il y a longtemps, orientent aujourd’hui ma communication.
Qu’on le veuille ou non, la littérature féminine existe. On parle aujourd’hui de Littérature féminine maghrébine, libanaise, syrienne, française, américaine ; quoique certains méfiants gardent à ce propos, une idée suspicieuse, déclarant que le discours du féminin perçu comme différence constitue une « absurdité ».
Mon objectif sera donc de démontrer qu’il n’est nullement absurde de faire la distinction, selon une dichotomie adéquate, entre une écriture féminine et une autre masculine.
(Janvier 2012).
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Revenons quelques siècles en arrière. À cette époque, et afin de masquer leur identité féminine, des femmes écrivaient sous un pseudonyme. Telle que Mme de Scudéry dont les publications paraissaient sous le nom de son frère Georges de Scudéry.
Dans Artamène ou le Grand Cyrus, elle a critiqué violemment le mariage, qu’elle trouvait tyrannique. Ce qui agaçait certes les hommes dans la société machiste d’autrefois.
Quoiqu’on ait attribué à Madeleine de Scudéry une certaine influence littéraire sur La Fontaine et Molière, cela n’empêchait pas les deux écrivains de la critiquer et la ridiculiser. C’est ce qu’avait fait Molière dans ses Précieuses ridicules à travers le personnage de Magdelon (diminutif de Madeleine).
La femme n’avait donc ni la liberté ni les conditions socioculturelles d’écrire comme un homme. Les raisons sont connues. Elle doit donc se battre pour ces entraves que lui pose la société patriarcale. Elle aura d’autres chats à fouetter, bien différents de ceux de l’homme : revendiquer ses droits, son identité, son égalité.
Elle doit engager incessamment la lutte ; qui aboutit parfois, mais pas brillamment. Avant tout, elle doit continuer son combat pour se libérer du joug du mâle, son maître. Dans ces conditions, comment pourrait-elle entreprendre des projets d’écriture alors que les entraves l’entourent de partout ?
Au passé, on reconnaissait à la femme la faculté de savoir écrire, mais on limitait son écriture à un seul thème : l’amour. Des romans à l’eau de rose : voilà sa spécialité littéraire aux yeux d’une société machiste : une femme écrivaine ne pouvait pas aller plus loin. Ceci en Europe. Le regard qu’on portait sur la femme était dépréciatif, le regard du mépris, du mésestime de ses capacités naturelles.
Au XVIIIe siècle, le baron d’Holbac déclarait que « les femmes, par la faiblesse de leurs organes, ne sont pas susceptibles des connaissances abstraites ni d’études profondes ». Diderot observait que « le petit nombre de femmes de génie fait exception et non règle ». Même Voltaire trouvait que la femme, fût-elle savante ou guerrière, ne peut pas être « inventrice ». Seul Choderlos de Laclos reconnaissait leur talent.
Dans son essai De l’éducation des femmes (en 1785) il a prôné l’égalité des droits de l’homme et de la femme en appelant à une révolution dans les rapports entre les sexes.
Dans ses « Liaisons dangereuses », il a montré une marquise de Merteuil manipulatrice et dangereuse. C’est elle qui mène le jeu de la conquête. Elle se joue de la société, des hommes, de lui. Valmont voulait être le dominant, il serait le dominé. La Merteuil rivalise avec lui, le manipule, essayant de devenir son égale. Bien que cette rivalité ait été destructrice, Laclos nous montre jusqu’où va la volonté de puissance chez une femme. Madame de Merteuil était en train de venger son sexe.
Mais la question n’est pas là. J’ai cité les « Liaisons dangereuses » afin de montrer que dès le 18e siècle, la femme possédait cette volonté de puissance, de manipulation, de destruction que l’homme ne saurait entreprendre aussi intelligemment ; que l’égalité des sexes non observée, fut revendiquée par un homme écrivain. Quoiqu’on ait été convaincu que les genres littéraires, fantastique, surréaliste, policier, sciences fiction, etc. étaient des domaines réservés à l’homme.
Même au XXe siècle, le regard que l’homme porte sur la femme n’a pas trop changé. Dans une de ses conférences, Virginia Wolf cite un certain M. Greg: « La caractéristique de la femme c’est d’être entretenue par l’homme et être à son service ». Selon Wolf, il existe « une masse immense de déclarations masculines tendant à démontrer qu’on ne pouvait rien attendre, intellectuellement, d’une femme ».
Aujourd’hui, les faits ont démenti les paroles.
Le regard de l’homme a-t-il changé ? Et reconnaît-il l’évolution qui s’est opérée par rapport à la liberté d’expression de la femme ?
Pas si sûr. Et pourtant…
La femme a prouvé qu’elle n’a pas que le sentimentalisme à entreprendre comme projet d’écriture. Des femmes écrivaines ont affirmés un talent et un savoir évident de jongler avec les mots, les matières et les sujets romanesques : débauche, drogue, argent facile, prostitution, violence, insécurité, etc. relèvent (aussi !) de l’écriture féminine.
Pensons aux différents romans policiers d’Aghata Christie ; ceux de l’Américaine Shirley Jackson (1916-1965) et sa «Maison hantée » que Stephen King considérait comme « le meilleur roman fantastique des cent dernières années ». Pensons surtout à Joyce Mansour, l’écrivaine égypto-française, poète scandaleuse et grande figure du surréalisme en poésie (1927-1986).
Citons également la française Xavière Gauthier (Née en 1942), éditrice, chercheur au CNRS, écrivaine, professeur et qui se moque des « attitudes si mâles » (Dufreigne).
Son livre « Surréalisme et sexualité » est plein d’audace et de vérités, tues dans le temps (Gallimard, 1975). Il retrace l’histoire du plus grand combat du XXe : celui de la contraception et de l’avortement. Selon l’éditeur, c’est « sans fausse pudeur que l’auteur nous raconte l’horreur d’avant la loi Veil, le combat social et politique des femmes, la difficile conquête de la liberté et le fossé qu’il reste encore à franchir aujourd’hui ».
Plus récemment, la française Elise Fontenailles (née en 1960) auteur de 6 romans polars publiés chez Grasset, est récompensée pour son septième roman, « Les disparues de Vancouver » (2010) polar au réalisme poignant.
Citons aussi la belle européenne néerlandaise Siskia Noort qui a remporté (le 3 février 2010), le prix du Polar pour son roman « Petits meurtres entre voisins » (Denoël) (face à elle, Gilles Legardinier remporte le même prix (pour l’Exil des anges).
Or, il n’y a pas que les hommes qui savent décrire l’horreur et faire des variations sur le genre romanesque. Et il n’y pas que les romans à l’eau de rose pour les femmes.
C’est à partir de là que nous disons que les différences de potentiel entre un homme et une femme doivent être soulignées. Un homme n’aurait pas décrit pareillement l’horreur de l’avortement ou le combat politique des femmes.
Il suffit de lire l’article dans (Lire, 01.05.2006) de Jean-Pierre Dufreigne pour le penser autrement :
« Ce serait faire injure aux femmes que de limiter leur talent au roman sentimental. Du fantastique au surréalisme, leur génie est éclatant ».
Bon, l’aveu d’un homme est toujours réconfortant.
Ceux qui ont attribué à la femme écrivaine la seule capacité de décrire l’amour, le corps et les sentiments, ces critiques-là ont omis de se rappeler les différents champs thématiques où s’insurge la femme pour parler de sa lutte, de ses combats, de ses droits et non seulement de sa sexualité et de son corps comme ils le prétendent : les violences, les guerres, les sujets tabous, ce n’est pas un homme qui les a dénoncés. Mais des femmes. Surtout.
Seulement il suffit de donner à la femme écrivaine du temps et de l’espace, « une chambre à soi » comme le préconise Virginia Wolf (1842-1941), pour devenir créatrice, ou encore « inventrice » pour reprendre le mot de Voltaire.
Parlons un peu ici du présent (assez lumineux) du roman arabe, où il n’y a pas que le corps et la tentation à poursuivre comme écriture féminine.
La Libanaise Hanane el-Cheikh parle du corps, mais synthétise dans ses romans, sexualité et guerre pour dénoncer et non pour « tenter ».
Dans Femmes de Myrrhe, elle critique les lois sociales et religieuses dominantes, hostiles à la femme.
Evelyne Accad et Vénus Khoury Ghata ont excellé dans la dénonciation des violences des guerres, de l’aliénation et des problèmes sociaux, culturels ou rituels ; comme celui de l’excision, soulevé par Accad.
Des romancières arabes d’expression française telles que Assia Djebbar, Malika Mokaddem, Fatima Mernissy et d’autres, ont écrit des romans à forte charge thématique dénonçant les abus et les injustices.
En confrontant les deux littératures, féminine et masculine, on ne peut qu’avouer que les ingrédients de chaque littérature présentent des différences décelables à travers des spécificités différentielles.
Plusieurs arguments à valeur scientifique et psychologique, invitent à le penser.
Parlons d’abord du temps féminin ; car il y a bien un temps féminin et un temps masculin, comme il existe un cerveau féminin et un cerveau masculin.
La femme vit le temps, le sent, le ressent, le voit passer, finir, recommencer. Sa perception (physique) se fait à travers son corps. Autrement, ce sera quoi les premières règles et la ménopause, la grossesse et l’accouchement, l’allaitement et la maternité, la régularité de la menstruation ?
Ce sont des tranches de vie intrinsèques, proprement féminines qui font que le temps féminin est lui-même intrinsèque. Un temps ponctué, irréversible, régulier semblable à la respiration. C’est le temps de la certitude, interne et intime, que ne peuvent pas acquérir les hommes.
Le temps masculin est extrinsèque. Il ne laisse que des marques, des traces extérieures. Si bien qu’un fait biologique comme l’andropause existe scientifiquement et laisse des traces… psychologiques, mais on n’en parle pas, ou on n’en parle pas souvent.
Et pourtant, à l’andropause, il se passe des choses qui peuvent être plus marquantes qu’à la ménopause. On dit (mais on dit, je ne sais pas si ça a été prouvé empiriquement ou par déduction), que l’andropause, période de la transmutation masculine où l’activité sexuelle baisse ou cesse, s’accompagne d’une crise de changement. L’andropausé résout son problème par le changement : il change, sa femme ou son travail. Il part. Mon héros de « Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth » a assumé cette crise et il est parti à 58 ans, laissant une femme avec des enfants. (
Peut-être aussi parce que l’homme vieillit mal ou plutôt ne vieillit pas de la même façon que la femme. Celle-ci s’entretient bien aujourd’hui, en faisant appel à la chirurgie esthétique. Ceci se passe moins fréquemment chez l’homme.
(Pour l’anecdote, chaque été, quand je reviens à ma plage tripolitaine, je retrouve des hommes vieillis et amochés vivant mal leur andropause, et des femmes rajeunies, hormones restituées).
Cela aussi constitue une différence et un état d’esprit particulier.
Le temps est donc irréversible chez la femme, alors que, flou et incertain, il apparaît réversible chez l’homme, (c’est prouvé scientifiquement : je reviendrai sur cette question).
Certains psychologue disent que c’est probablement pour cette raison que naît chez l’homme l’illusion d’être « durable et éternel », d’avoir tout le temps devant lui qu’il se permet de remettre à demain ce qu’il doit faire aujourd’hui.
Or la distinction dichotomique, voire générique, masculin/féminin, paraît indispensable. Une autre question vient la corroborer et qui concerne les différences biologiques ou encore neurophysiologiques qui ont donné lieu à des théories sociales diverses.
Sauf si l’on tient à suivre la théorie Queer de Marie-Hélène Bourcier (inspirée en 1999 de l’Américaine Judith Butler). Cette théorie Queer considérée par certains, comme « l’idéologie dominante de ces dernières années » tend à gommer en matière de genre, la dichotomie masculin/féminin, sujet de cette communication.
Bourcier, à la manière de Butler, soutient le principe de l’existence d’une « multiplicité de genres » : hétérosexuels, bisexuels, gays, lesbiennes, transsexuels, avec des variantes et des catégories. Théorie qui rend impossible la distinction masculin-féminin.
Mais évitons de tomber dans le piège de cette théorie (dangereuse pour le moment) qui supprime les différences naturelles, et limitons-nous à ce que nous propose le psychologue clinicien Serge Ginger. Celui-ci part des études statistiques basées sur la distinction traditionnelle (et naturelle) de deux genres qui selon lui, concerne plus de 90% de la population (les gens normaux).
Dans une de ses conférences, Ginger souligne que le comportement extérieur et le vécu intérieur des hommes et des femmes sont largement conditionnés par des dispositions préexistantes de nature biologique sur lesquelles viennent se greffer les influences éducatives et culturelles.
Suivant certains résultats scientifiques, Ginger souligne les différences sensibles de fonctionnement du cerveau « féminin » et du cerveau « masculin » sans perdre de vue qu’il y a environ 20% d’hommes qui disposent d’un « cerveau de type féminin » et 10% de femmes qui fonctionnent avec un « cerveau plutôt masculin ».
Pour la non spécialiste que je suis, je vais dire les choses tout simplement, le plus objectivement possible, en me basant sur les recherches de Ginger.
Selon ce psychologue clinicien, l’évolution biologique va dans le sens d’une dissymétrie croissante chez l’homme comme chez la femme : haut/bas ; avant/arrière ; droite/gauche. Ceci provient évidemment du cerveau, cet organe central qui définit l’individu, et qui, avec ses hémisphères, gauche ou droit, différencie dans leurs comportements, le genre féminin du genre masculin, (genre : dans le sens linguistique du terme).
Par ailleurs, tous les chercheurs en neurosciences sont d’accord aujourd’hui sur les différences cognitives suivantes concernant le cerveau :
Le cerveau gauche est plus développé chez les femmes.
Chez l’homme c’est le cerveau droit qui est plus développé.
Et cela sous l’influence directe des hormones sexuelles (testostérones, œstrogènes, etc.)
Ainsi, pense-t-on, la femme est plus portée sur le partage verbal et la communication, tandis que l’homme est centré sur l’action et la compétition. Là aussi, la dichotomie s’impose : extravertie / introverti.
C’est pourquoi on dit que, grâce à son cerveau gauche, (moins latéralisé et par suite tout le cerveau travaille) la femme est orientée dans le temps plus que dans l’espace ; alors que grâce à son cerveau droit, plus latéralisé, plus spécialisé et compartimenté, l’homme est orienté dans l’espace. Et c’est connu : l’homme a plus le sens de l’orientation que la femme, sauf dans des cas rares.
Ce sont ces différences biologiques fondamentales, peu conditionnées par l’éducation et la culture, qui distinguent l’homme de la femme en les programmant.
Une psychologue, Doreen Kimura, professeur de psychologie à la Simon Fraser Université aux Etats-Unis, reprend ces différences d’ordre cognitif au niveau du cerveau dans son ouvrage « cerveau d’homme, cerveau de femme ».
Elle décrit dans son livre, les principales différences entre l’homme et la femme dans leurs aptitudes cognitives et dans leur manière de résoudre les problèmes. Elle y souligne en outre le rôle potentiel de la biologie dans ces différences ; si bien que les spécialistes des sciences préfèrent les attribuer à des variations d’influences environnementales y compris de socialisation.
Mais Doreen Kimura le réfute en donnant comme exemple la fonction physiologique de la lactation qui n’est nullement déterminée par les différences d’environnement social que rencontrent le mâle et la femelle. Elle trouve qu’il est erroné de dire que les différences entre les sexes sont dues à une socialisation marquée par la détermination des sexes.
Elle aussi, Kimura, loin de toute provocation, affirme l’existence de différences entre le cerveau de la femme et le cerveau de l’homme. A partir de ses recherches menées dans son propre laboratoire, elle montre, preuves scientifiques à l’appui, que les effets des hormones sexuelles se font sentir dès le début de la vie sur l’organisation du cerveau et qu’elles influencent ensuite son développement, ce qui pourrait expliquer les divergences cognitives entre les deux sexes.
Je ne suis pas hors de mon sujet.
C’est en fonction de cet impact neuroscientifique et ces données cognitives que je pose le problème de l’aspect différentiel qui distingue deux écritures, une féminine et une autre masculine.
Ce qui m’a paru intéressant dans l’étude de Kimura, c’est la suite d’interrogations qu’elle se pose pour introduire son sujet. Ces interrogations répondent parfaitement à mes attentes.
Les voici:
« Et si vraiment les hommes et les femmes ne pensaient pas de la même manière ? »
« Et si ces différences dans la façon d’aborder les problèmes, petits ou grands, ne tenaient pas seulement à l’histoire, au milieu et à l’éducation ? »
« Et si elles avaient une racine biologique et neurologique ? »
Certes Mme Kimura ! Les hommes et les femmes n’appréhendent pas les choses de la même manière. Et bien sûr, cela tient, je crois, à des facteurs biologiques, à une différence de cerveaux !
Ils ne pensent pas, n’écrivent pas, ne voient pas… de la même manière. Leurs angles de vue sont différents, leurs visions, leurs fantasmes et leurs rêves aussi.
La perception du monde est différente.
Et l’écriture, qui est la perception même du monde par la parole et la pensée, ne se fait donc pas de la même manière ; un écrivain n’est pas une écrivaine.
L’écriture est le produit d’un « éthos », comme l’a bien dit Barthes. Suivant cette vue, une femme, par rapport à un homme, n’aura pas les mêmes frontières d’écriture, parce qu’elle est justement une femme.
L’écriture pour dire l’indicible ; mais l’indicible n’est pas un pour le cerveau masculin et le cerveau féminin.
Ecrire est un « acte », « ni spécifiquement masculin ni spécifiquement féminin » ; c’est un « acte vital » comme l’a bien précisé Muriel Augry (dans son « Edito »). L’écriture est le produit de cet acte, laquelle est le produit de notre cerveau. Ce cerveau a un sexe : il est soit féminin soit masculin avec un tout petit pourcentage du sexe opposé.
« Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit », a dit Marguerite Duras. Et un homme ne saurait hurler de la même manière qu’une femme !
Je reviens à mon ancienne communication (qui a aujourd’hui quinze ans et des poussières), « Ecrits féminins, écrits masculins » pour dissiper le doute et dire que je maintiens toujours ma dichotomie.
Un jour viendra peut-être où la linguistique, la stylistique, la pragmatique et pourquoi pas le behaviorisme, apportent de nouveaux outils de détection et s’allient pour soutenir l’idée dichotomique et dire sans ambiguïté devant deux textes anonymes : voici bien un écrit féminin, voilà un autre masculin, avec les ressemblances et les différences qu’ils impliquent. Pour dire aussi cette distance qui sépare deux littératures, deux manières d’appréhender le monde et qui ne relèvent pas des mêmes valeurs ontologiques.
Un vœu prétentieux mais possible.
J’aimerais évoquer ici cette réflexion de l’ancien président libanais Charles Hélou, à propos de la poésie. Le passage suivant est extrait d’une préface à un recueil de poèmes :
La poésie libanaise au féminin aborde la même évolution que la poésie au masculin. Mais elle ajoute quelque chose de plus, qui est ce privilège donné aux femmes d’avoir, comme dit le poète grec, « je ne sais quelle puissance d’émotion et de douleur ». |
Voilà donc une certaine distinction entre deux pensées, entre deux écritures.
Et je n’aime pas me noyer dans l’androgynie de Nathalie Sarraute qui a écrit : « C’est une grave erreur que de parler d’écriture féminine ou masculine, il n’y a que des écritures tout court, et plus elles sont androgynes, mieux ça vaut ».
Partant de là, je préfère appartenir à mon propre royaume littéraire (avec sa valeur ontologique et ses déterminations génériques) : une littérature féminine identitaire ou encore une identité littéraire, loin de tout discours sexiste, loin de toute conjoncture socio historique et… loin de toute provocation.
La littérature féminine n’est pas comme on le croit souvent, une littérature intruse ; elle n’est pas un champignon qui pousse à l’ombre d’un arbre, l’arbre du savoir. C’est une littérature à part entière. Elle est cette « branche » qui s’élève sur l’arbre du savoir, parallèlement à une autre branche : la littérature masculine. Son rôle est de déconstruire une hégémonie culturelle mâle, possessionnelle et machiste afin de dégager plus librement la parole et l’écriture féminines.
