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La femme dans tous ses états.
Rabat, Maroc - mars 2010
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Cracher le caillou.
Je suis heureuse d'aborder avec vous une questions qui me semble primordiale dans ce que l'on vit actuellement. La lutte de la femme pour son identité de femme devrait reprendre. Face à ces scénarios désobligeants qui se développent sous nos yeux en ce début du troisième millénaire, dans le monde médiatique, force est d'élever la voix, de la lever, de la « dévoiler » pour recommencer un combat qui, semble-t-il, ne finira jamais et qui toute fois revient à son point de départ.
Voix et écrits : deux interdits féminins, deux tabous, il y a un siècle.
Pour introduire mon exposé, j'aimerais vous raconter cette anecdote qui se répétait souvent dans ma société musulmane, du temps de ma grand-mère.
À cette époque, le mari contraignait sa femme à « voiler » sa voix et à la déformer si cette femme devait parler (de derrière la porte sûrement) à un homme étranger : le garçon du boulanger, le menuisier, le voisin, etc. Pour ce faire, elle devait mettre sous la langue un petit caillou propre à fausser le timbre de sa voix, à l'altérer, la travestir la rendant ainsi moins belle, une peu débile, celle d'une demeurée. Ceci, disait-on, pour éviter que cet étranger mâle soit séduit par la voix féminine que son oreille recevait, et par la suite qu'il ne tombât amoureux de cette femme au travers de sa seule voix ; conformément à cette réflexion du poète arabe Bachar Ibn Bord : « l'oreille tombe amoureuse avant l'œil ».
Un premier mauvais point pour ce mâle qu'on appelle l'homme et qui veut à tout prix se montrer vulnérable et fragile, subrepticement impressionnable face à une femme.
Je suis tentée ici de sous-titrer cette partie de mon exposé Masculinité et vulnérabilité, ou encore le mal du mâle. Cet être humain qu'une mèche de cheveux pourrait lui restituer son animalité et le rendre indomptable. C'est ce que nous apprennent les divers discours masculins qu'on entend aujourd'hui.
En fait, sur la scène socioculturelle voire politique, on voit rebondir (par une minorité) une actualité qu’on peut taxer d’opportunisme : une sorte de paradoxe utopique quelque part qui constitue actuellement un objectif de nouveaux slogans et qui remet en cause l’identité de la femme, sa voix (au chapitre) et sa voie à frayer, à tracer. La voix et la voie : deux moyens libérateurs que certains tendent à gommer.
Dans ma contribution à cette manifestation culturelle féminine (ou féministe !), j’aimerais exposer mon point de vue personnel, et je m’excuse auprès de ceux auxquels mes paroles déplaisent.
Ma démarche consistera alors à exposer quelques actualités dégradantes et que je considère comme une nouvelle gifle adressée à la femme.
Ceci en m’intéressant aux deux notions de voix (de femmes) et d’écrits (de femmes) : deux dimensions auxquelles j’ajoute ici une troisième, non moins importante, la francophonie comme élément protecteur.
Je me baserai sur certaines anecdotes ainsi que sur de petits faits (historiques ou non), qui peuvent éclairer non seulement les dessous des choses mais la psychologie de l’homme, le mâle.
Ainsi se présentent deux situations paradoxales confinant à l’absurde et faisant la une des actualités.
La première part d’un diaporama avec projection sonorisée et visualisée que j’ai reçue sur Internet d’une amie libanaise et dont la véracité fut vérifiée par mes recherches personnelles. La deuxième est le texte que venait de signer en 2008 Hamid Karzai concernant les interdits imposés aux femmes.
(Janvier 2012).
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La femme dans tous ses états
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Mais dans un premier temps, je me présente en tant qu’écrivaine femme pour dire l’impact de l’identité francophone qui m’assure quelque part une sorte de protection contre les intimidations et les idées archaïques qui circulent aujourd’hui.
Je ne sais pas si je suis une écrivaine francophone d’origine libanaise ou si je suis une écrivaine libanaise d’expression française ; étant donné que ma langue d’expression est la langue française, une langue de choix, la langue de mes écrits et de mon appartenance culturelle. Elle est aussi ma langue d’émergence, de la réalisation de mon moi.
Aurais-je émergé de la même façon en m’exprimant en arabe, ma langue maternelle que je maîtrise parfaitement ? Je ne crois pas.
J’ai donc une dentité biculturelle mais cultuelle aussi? Pourquoi pas ? Amour exige, le culte, surtout.
Je me trouve alors dans une situation de double d’appartenance, à une culture et à un culte. C’est un choix.
Normalement, la confrontation de l’identité d’origine et de l’identité acquise provoque un conflit, une crise identitaire ; mais très faiblement chez les Libanais, je crois. Pour eux, la langue française est celle du mandataire et non du colonisateur. Le mandataire, c’est-à-dire le défenseur et protecteur. Les questions d’exil, d’immigration, de solitude, de racisme, etc., ne se posent pas de la même manière que pour les autres francophones.
J’ai un pays d’origine (d’enfance), une langue (maternelle), une identité (nationale), fût-elle double, un arbre (généalogique) avec des racines qui plongent profondément dans une terre qui m’appartient, qui m’a toujours appartenu ; et je n’éprouve pas ce « sentiment d’étrangeté » dont parlait le Clézio à propos de l’identité nationale.
Devrait-on vivre en France pour écrire en Français ? Pas nécessairement. Bien avant, je n’étais pas française et j’écrivais en français. J’étais, à l’instar de beaucoup, écrivaine de langue française vivant au Liban. J’ai un nom arabe, très arabe et j’écris en français ; je vis entre deux mondes, deux continents qui, également, m’appartiennent, auxquels j’appartiens et que j’ai toujours décrits comme mes deux « Eldorados ».
Un côté francophone un peu particulier parce qu’il est, à l’origine, libanais.
Si bien que ma relation avec cette langue est avant tout amoureuse. J’aurais pu écrire dans ma langue maternelle, mais mon choix avait sa raison d’être. D’autant plus qu’elle dialogue parfaitement avec ma langue maternelle à laquelle j’emprunte des images, parfois une belle syntaxe audacieuse, dans les limites de ma liberté linguistique et culturelle.
Mon choix est donc motivé : pour moi, la langue française n’est seulement pas la langue de ma création littéraire et de mon imaginaire, non plus celle de mon expérience cathartique, quoiqu’elle soit thérapeutique ; elle est celle de ma « voix » libérée, ma voix revendicatrice et revendicative, qui me permet de mettre le doigt sur la blessure et dire : aïe, là j’ai mal.
Mais écrire librement dans sa propre langue est parfois une gageure. Même si la confidence est souvent teintée de prudence.
Pour avoir osé écrire (dans leur langue maternelle et par suite épiées ou piégées), des femmes écrivaines ont payé cher le prix de cette liberté de paroles : elles sont exilées ou forcées à partir de chez elles pour être hors d’atteinte. Et, blâmées ou encore jugées, elles sont obligées d’écrire dans l’anonymat.
On connaît la liste.
Aujourd’hui, quoique la liberté d’expression soit un peu moins contraignante pour la libanaise qui écrit en arabe, le risque n’est pas complètement écarté.
Ecrire est donc pour moi comme pour beaucoup d’autres, un espace vital et un poumon pour respirer. Mais écrire en français est cet espace de liberté où je peux OSER, avoir le sentiment de me mouvoir sans pour autant être épiée. La langue française est quelque part la langue de mes interdits, de mes mots proscrits dans ma langue maternelle. Tremplin et refuge à la fois, je la perçois comme un espace de protection.
Cela dit, je passe au deuxième point de ma communication.
Le français dans tous ses états, dites-vous? Eh bien ! En voilà un, que j’aimerais intituler la Burqa parle français.
En fait, nous assistons aujourd’hui à un phénomène étrange qui se produit aussi bien dans la société occidentale qu’orientale.
Ce phénomène dont les médias parlent souvent, est en train de détruire des décennies de militantisme et de lutte qu’avaient entrepris nos consœurs et confrères au siècle dernier et avant-dernier afin de libérer la femme arabe, respecter ses droits et la soustraire à la domination injuste de l’homme.
Je m’explique en reprenant un fait historique qui a marqué la fin du XIXe siècle et qui a gagné du terrain au début du XXe : le dévoilement de la femme et sa libération avec les bons soins de Cheikh Mohammad Abdo et les autres esprits libres.
Mon objectif est de confronter ce fait notoire de libération à des situations (décevantes) d’aujourd’hui : présenter les avancées du siècle dernier face à ce mouvement de régression et de recul que nous vivons actuellement et qui pose un grand problème socioculturel.
La première situation est celle de la Burqa.
La deuxième est celle qui porte sur l’extrait d’un sermon prononcé par un prédicateur égyptien Cheikh Galal el-Khatib (et diffusé sur la chaîne de télévision al-Rahma le 24 décembre 2008. Cette chaîne diffuse par la satellite égyptienne NileSat 103, elle-même dépendant de EutelSat basée à Paris).
Le cheikh prêche les règles que l’époux doit appliquer pour « corriger » sa femme ; comment la « battre » au cas d’une désobéissance ou d’une insoumission.
La troisième est le texte portant sur la femme, signé par Hamid Karzai à l’aube des élections.
Je commence donc par ce fait historique concernant le mouvement de la libération de la femme.
A à la fin du 19e siècle, des esprits égalitaires, hommes et femmes musulmans, ont laborieusement œuvré afin de libérer la femme des préjugés, la « dévoiler », revendiquer ses droits de femme pour qu’elle soit l’égale de l’homme (ou presque).
Ce mouvement avait commencé au cours de la Renaissance arabe en Egypte, avec le réformateur Cheickh Mohammed Abdo, le mufti d’Egypte à cette époque.
Cheikh Mohammad Abdo, qui a appris la langue française, était un pionnier de la réforme et de l’innovation à Al Azhar. La liberté, le nationalisme, la démocratie étaient les premiers objectifs de ses écrits. Au centre de ses préoccupations était la question de l’Islam et ses rapports avec le monde moderne. Ce qu’on peut retenir de lui, c’est sa lutte pour le rejet du voile et de la discrimination à l’égard des femmes…
Libérer la femme des préjugés et des contraintes, lui « lever le voile » dans son sens double, abstrait et concret, étaient ses premiers objectifs. Il considérait que la renaissance sociale ne se fait que par l’éducation de la femme parce qu’elle constitue la moitié de la société. Ses fatwas tendaient à concilier les règles fondamentales de l’Islam aux exigences de la vie moderne. Il expliquait le Coran à la lumière de la raison. C’est lui qui avait obligé sa femme à lever son voile et découvrir son visage.
A cette époque, bon nombre de formateurs avaient travaillé dans ce sens, dans les différents pays arabes où la femme était soumise à des contraintes qui la paralysaient.
Tels que Rachid Réda, son disciple ; Kacem Amin qui a œuvré pour la libération de la femme au travers des systèmes juridiques et administratifs (codifications) ; Amin Errihani, El Yaziji, et des femmes libanaises féministes, militant par les actes comme par leurs écrits, revendiquant l’émancipation et l’épanouissement de la femme: citons Nazira Zein-Eddine, Zeinab Fawaz, etc.
Un long chemin parcouru, un long processus de lutte et d’histoire afin de sortir la femme de l’obscurantisme où elle était enfermée.
Elle avait alors troqué sa large robe et son voile noir et épais contre des tenues plus conformes à l’évolution de l’époque.
Qu’est-ce qui se passe donc aujourd’hui, et comment ces droits durement acquis seraient bafoués par une bande de femmes et d’hommes qui prêchent le retour à l’obscurantisme des siècles précédents ?
Foulard, Hijab, Niqab, Burqa, et quoi encore ? Profil diversifié, la femme est, de nouveau, ensevelie (ou s’ensevelit) dans sa tenue vestimentaire, son linceul je dirai, qui entravera sûrement sa vie sociale.
En France comme dans bien d’autres pays moyen orientaux, des femmes reviennent, de plein gré ou non, à leur prison vestimentaire, mentale en premier lieu. Elles bafouent pour ainsi dire un siècle de militantisme et de lutte féminine. Une nouvelle stigmatisation de l’Islam et des musulmans se révèle.
Voilà donc une situation paradoxale qui met sur la scène médiatique (voire politique) une femme (ou son fantôme) ensevelie dans une Bourqa qui la cache complètement ne laissant voire que les yeux et encore ! Et cette Burqa parle français.

