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Le français et la rive phénicienne.
L’impact francophone libanais :de Chateaubriand et Lamartine jusqu’à Gide et Saint-Exupéry.
Colloque « Langue française et Méditerranée »
Marseille, 28 et 29 mai 2009
Je suis heureuse d’aborder avec vous un sujet qui me passionne, auquel je suis très sensible. Voici pourquoi.
Langue française et Méditerranée : c’est moi, c’est nous les Libanais, francophones, francophiles et à aucun moment francophobes.
Le sujet m’a fortement sollicitée et le narcisse oriental s’est réveillé brusquement en moi lorsque j’ai pris connaissance du thème du colloque. C’est la franco libanaise qui serait concernée, détentrice de deux identités culturelles et civiles, de deux patries, de deux Eldorados, la France et le Liban, avec ce sublime sentiment d’appartenir à deux pays, d’avoir deux patries, d’être agréablement tiraillée.
Dans le cadre d’une communication, je pourrais alors parler de moi-même, méditerranéenne née sous le mandat français, dans un Liban multiple ouvert à toutes les cultures, un Liban phénicien qui « a composé avec la mondialisation avant même la mondialisation moderne d’aujourd’hui » : mots prononcés il y a quelques mois au colloque « l’Union pour la Méditerranée » organisé par la Fondation Safadi.
Je pourrais parler de mon œuvre : plus d’une vingtaine de livres écrits directement en français, et qui glorifient cette Méditerranée ouverte sur le monde dans toutes ses lumières et ses couleurs. MA Méditerranée à la quelle j’appartiens et qui m’appartient, qui forme la toile de fond à mes histoires et à mes poèmes. Je dirais comment moi, écrivaine francophone, native de l’arabe, ai adopté le français comme langue d’enseignement et de culture, comme langue de l’amour et de l’expression de tous les jours. Je parlerais de ma « mer blanche médiane » (Al Bahr el-Abiad el-Moutawassitt) comme nous l’appelons en arabe, que notre grand écrivain francophone libanais Michel Chiha appelle « la mer intérieure » ; de ce corps à corps que j’entretiens avec elle chaque été ; de cette grande histoire d’amour et d’appartenance géographique, culturelle, identitaire… que je vis à travers elle dans la vie comme dans mes écrits. Oui le thème correspond bien à mes idées et met mon imagination en branle.
Puis, au milieu de toutes ces réflexions et ces fantasmes emmêlés, mon élan narcissiste s’estompe subitement et une image insistante le remplace ; un souvenir plutôt, récent, sitôt émergé : celui d’un périple au Liban avec des amis français.
Ce périple a commencé, dans la forêt des Cèdres où se trouve à plus de deux mille mètres d’altitude l’arbre de « Lamartine », ce cèdre qui, pourri et décomposé, fut ressuscité et sauvé par le sculpteur libanais Rudy Rahmé. Il l’a rebaptisé « la Trinité » tout en lui gardant le nom de « Lamartine ». Non loin d’une place qui porte également le nom de Lamartine, se trouve la forêt de cèdres de l’écrivain aviateur Saint-Exupéry. Le culte du français, les Libanais l’ont toujours développé au cours des siècles et la culture française est tellement présente au Liban qu’elle fait aujourd’hui partie du patrimoine.
Le périple a continué jusqu’à Ghazir où un hommage est rendu ce jour-là à Ernest Renan sur la place du village où se trouve érigée la statue en bronze de l’écrivain architecte. Ghazir dont a longuement parlé, il y a plus d’un siècle et demi, le voyageur érudit François Volney. Ce fut par la suite Amchitt, et la maison d’Ernest Renan en pierre de taille puis la tombe de sa sœur Henriette dans le caveau de la famille Zakhia. C’est ce village qui a inspiré à Renan sa « Vie de Jésus ».
Et comme l’intellectuel vainc souvent le narcisse, j’ai projeté alors de parler de ces grands écrivains voyageurs passagers du Liban, et ces liens culturels profonds qui perdurent depuis des siècles entre le Liban et la France. « Liens indéfectibles entre ces deux pays, dont le monde peut avoir besoin » a dit le Président Sarkosy, pas plus tard que le 7 juin 2008, en citant les écrivains français qui ont chanté le Liban: « Chateaubriand et sa fascination pour le foisonnement des croyances au Liban, Lamartine […] et ses descriptions inspirées des paysages inoubliables du Liban, Nerval et son amour pour Saléma… »
(Janvier 2012).
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Conférence donnée au Québec (2008).
La langue française et la Méditerranée
Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.
La Sorbonne m'a rendu hommage en m'organisant un colloque sur mon œuvre.

Bref, Monsieur le président m’a devancée.
Mon intervention ira donc dans ce sens.
Basée sur des recherches personnelles, ma démarche consistera alors à suivre les traces de ces écrivains français jusqu’à la rive phénicienne, les cerner de tout près dans ce Liban moyen oriental qui a entretenu et entretient toujours, des relations privilégiées avec la France ; s’interroger sur les raisons qui les ont amenés à pousser leur périple jusqu’au Liban, sur leurs besoins de renouveau, d'inspiration, d'exotisme ou d’autres besoins plus sérieux et plus pressants ; dire finalement l’impact et les empreintes qu’ils avaient pu laisser… Car nous verrons par la suite des écrivains libanais (comme Khlat et Chiha) chanter l’amour de la France et de la langue française en l’adoptant comme si elle était la leur.
On sait que le Liban a toujours joué son rôle d’intermédiaire culturel entre l’Orient et l’Occident ; de par sa position géopolitique au carrefour de trois continents et à travers des événements historiques (Croisades, mandat), ce pays a eu une place de choix par rapport à la France : « Le Liban, l’autre pays de France » a écrit François Xavier.
Les croisades ont bien fondé une base culturelle au Liban si bien que leur objectif était religieux en premier lieu. À l’instigation de la Papauté, les chrétiens d’Occident voulaient soustraire les lieux saints à la domination musulmane. Certains d’entre eux espéraient rouvrir la voie commerciale de la Méditerranée orientale et de l’Asie mineure, la fameuse route des épices en partie fermée par l’expansion turque et s’approprier les fabuleuses richesses du Levant, avions-nous appris à l’école. Puis il y eut au début du XXe siècle, le mandat français et la présence de la France qui a fini par asseoir des bases culturelles solides dans ce pays millénaire qu’évoquent à plusieurs reprises la Sainte Bible et les psaumes. Ce pays mythique sera à l’origine de l’existence de l’Europe. Existence qui s’est fondée sur un rapt et qui a fini par un mariage, par une union.
Ainsi, même aujourd’hui, revient-on encore sur cette « grande histoire d’amour » légendaire et mythologique, voire mythique entre la rive phénicienne et la France. Une histoire d’amour qui ne ressemble à aucune autre et qui fait peut-être que la francophonie libanaise ne ressemble à aucune autre francophonie.
On connaît la légende de l’enlèvement d’Europe et son symbolisme puissant quant à l’interpénétration des cultures, le dialogue des civilisations et le mélange ethnique. Rappelons-le: pour séduire Europe, la fille du roi phénicien Agénor, alors qu’elle cueillait des fleurs avec les vierges dans les jardins de Tyr, Zeus, le Jupiter des latins, se métamorphose en taureau blanc. Il l’enlève et entre avec elle dans la Méditerranée en l’emportant sur son dos pour la déposer ensuite sur la rive de Crète. Son nom devient territoire : Europe.
Votre continent, mes amis, porte le nom de notre princesse phénicienne !
Et c’est justement à cause de cette histoire d’amour que j’ai choisi de parler de ces grands écrivains qui ont laissé au Liban leurs empreintes indélébiles inscrites dans un espace culturel et humaniste. Des empreintes qui ont constitué, tel un retour vers les origines, une partie intégrante de la culture et du patrimoine libanais, en consolidant des relations privilégiées.
La question reste donc actuelle. Et l’on peut même parler à ce sujet de la légende gréco phénicienne d’Adonis et de Vénus mère d’Éros (Cupidon). Vénus tombe amoureuse du jeune Adonis qu’elle rencontre en Phénicie. Dédaignant l'amour des dieux, elle le suit à la chasse dans les forêts du Mont Liban en abandonnant son séjour de Cythère. Jaloux, Mars se change en sanglier et tue Adonis dont le sang coule dans la rivière. Accablée de douleur, Vénus prend dans ses bras le corps de son amant et le change en anémone.
Ce qui semble intéressant dans cette histoire, c’est l’actualité de cette légende phénicienne: en hiver, les eaux de Nahr Ibrahim (le fleuve d’Adonis), deviennent rougeâtres (à cause de l'érosion de la roche rouge de la grotte d'Afqa).Les habitants de la région ont la croyance que ce fait est dû au sang d’Adonis mêlé aux eaux.
Pourquoi ne pas évoquer aussi l’histoire du troubadour Jauffre Rudel, le comte de Blaye, devenu le symbole de l’amour impossible: épris sans la voir, d’une princesse de Tripoli au nord libanais (au sujet de laquelle il écrivit ses plus beaux poèmes empreints de nostalgie et de mysticisme) il s’est fait croiser pour partir à sa recherche. Pendant cette dure traversée, il tombe malade et perd tous ses sens. En arrivant à la Citadelle Saint-Gilles à Tripoli, et en voyant sa dulcinée, il recouvre ses sens. Et il meurt dans les bras de sa princesse.
Les liens affectifs entre cette rive phénicienne et la France européenne durent donc depuis des millénaires.
Des écrivains français célèbres ont chanté cette rive en y enfonçant profondément les racines de leur langue et de leur civilisation ; fascinés par cette partie orientale de la Méditerranée qu’avaient sillonnée les Phéniciens emportant leurs marchandises et l’alphabet, contribuant à la grande civilisation du monde.
Mon intervention se limitera à huit grandes voix de l’histoire culturelle franco libanaise, huit écrivains français qui ont visité le Liban en le marquant, du XIXe siècle avec Chateaubriand et Lamartine jusqu’au XXe siècle avec Saint-Exupéry et Gide en passant par Gérard de Nerval, Gustave Flaubert, Ernest Renan et Germain Nouveau.
Qu’il s’agisse de pèlerinages, de voyages ou de vagabondages, je projette de suivre ces amoureux d’espace et de soleil dans leurs aventures et leurs caprices jusqu’aux pays des cèdres.
Il sera important de noter qu’au début du XIX siècle, pousser sa pérégrination jusqu’au Liban constitue un projet hasardeux et sujet à tous les dangers entre autres le banditisme, que ce soit par la route (à cheval ou en diligence) ou en bateau. Il faut y ajouter le coût du voyage : Volney consacre un héritage important pour financer son voyage ; Chateaubriand ses économies ; Lamartine toute une fortune pour sa somptueuse expédition de 1832-1833.
La révolution industrielle du XIXe siècle, l’invention de la navigation à voile et à vapeur, celle de l’Orient Express (qui faisait Paris - Istamboul en 3 jours) tout cela a favorisé le voyage en Orient, mais aussi la visite du Liban grâce à sa situation géographique entre trois continents mais aussi pour sa situation religieuse où se croisent les trois religions monothéiques. À la fin du XIXe siècle, et avec le chemin de fer, Jérusalem depuis Jaffa, puis Damas depuis Beyrouth deviennent accessibles. Par ailleurs, s’arrêter au Liban était presque obligatoire. Selon Bénédict Monicat, les circuits menant les voyageurs vers l’Orient débutaient en Égypte, continuaient par Beyrouth, la Palestine, la Syrie, pour retourner au point de départ, Beyrouth.
À cette époque, c’est un espace méditerranéen, ottoman plutôt, à la fois musulman, juif et chrétien, appelé entre autres « Levant » et qui obsède les européens. Certains écrivains ont décrit l’Orient en visionnaires sans le visiter, se basant sur les récits des voyageurs : Montesquieu et ses Lettres persanes, Hugo et ses Orientales ont déjà créé chez les Occidentaux le mythe de l’Orient. Les Mille et une nuits traduites en français par Galland au début du XVIIIe siècle suscitent une curiosité grandissante pour cet Orient mystérieux, et l’expédition de Bonaparte (accompagné d’une armada de savants, d’écrivains et de peintres) en 1798 en Égypte développe un orientalisme important caractérisé par un goût romantique pour l’exotique et le pittoresque. Par ailleurs, dès le début du XVIIIe siècle et durant tout le XIXe siècle, l’Orient devient pour le monde occidental un mythe moderne, mais aussi l’objet d’exploitation, d’études et de fantasmes. Et le terme « Voyage en Orient » prendra de nouvelles significations. Les voyages deviennent pour les Romantiques un projet culturel ritualiste, et le Liban, un mythe pour ces Européens ébranlés dans leur foi.
Chateaubriand et Lamartine furent parmi les premiers écrivains français à se rendre en Orient et à visiter le Liban. Avec eux, l’orientalisme du XIX siècle marque une étape importante dans l’histoire de la civilisation française, et dans l’histoire culturelle libanaise.
Chateaubriand le grossier
Il s’embarque pour l’Orient avec sa famille en juillet 1806 et fait le circuit habituel du voyage : la Grèce, la Turquie, Jérusalem, Liban. (On prétend que c’est pour rejoindre sa dernière conquête Nathalie de Noailles à Grenade).
C’est dans les Martyrs que Chateaubriand évoque le Liban par sa fameuse phrase : « Mon étoile brille encore sur le Mont Liban ». En France, dans son parc à l’anglaise qu’il avait lui-même aménagé à Châtenay Malabry et malgré les dégâts de la tempête de 1999, un imposant cèdre du Liban subsiste encore, défiant deux siècles d’histoire. Son Itinéraire de Paris à Jérusalem est ponctué de descriptions pittoresques des villes phéniciennes dont Tyr :
Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr que l’Écriture appelle la Grande-mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon. |
Cependant dans le même Itinéraire, il formule des préjugés sur les Arabes (et sur les Indiens) où il met en évidence la « supériorité de sa culture » et la déchéance de ces deux peuples.
Dans sa Préambule de la Prière sur l’Acropole, il écrit :
Le monde entier me parut barbare… Les Romains ne furent que de grossiers soldats (...). Les monuments de Rome me semblent barbares depuis que j’ai vu ceux de la Grèce. |
Et il ne tarde pas à avouer que son esprit est « fatigué des ruines de la Grèce ». Ses notes de voyage portent les traces d’un esprit railleur et nihiliste:
J’ai été trompé en Grèce […]. Ô merveilleuse, charmante et surtout menteuse antiquité !(…) Rien n’est plus désolé que cette perspective… écrit-il à propos de la Judée vue du bateau. |
Dans son étude sur « la Littérature de voyage », Johan Gezels décrit Chateaubriand comme « le type du voyageur enfermé dans ses préjugés ». En fait, Chateaubriand n’a fait aucun effort pour apprendre la langue des pays qu’il visitait… ni de comprendre leur culture, comme l’avaient fait Nerval en Égypte et Barrès au Liban. En se basant sur l’ouvrage polémique d’Edward Saïd, Francis Lacoste remarque que Chateaubriand « fait parfois de l’Orient un tableau pittoresque qui fournit à l’Européen un objet de contemplation, un cadre intemporel animé par des scènes burlesques et un lieu propre au débordement de la libido ».
Lamartine, l’homme de douleur
Le Liban garde bien encore le souvenir de ce grand écrivain romantique. Parmi bien d’autres qu’il avait occupées, sa résidence libanaise (septembre 1832 – avril 1833) considérée aujourd’hui comme « un lieu de mémoire », porte toujours son nom (comme beaucoup d’autres lieux : son cèdre, sa Place, ou encore le Lycée Lamartine au Nord du Liban et la rue Lamartine à Beyrouth).
C’est dans cette maison à Achrafieh, quartier Est de Beyrouth, que sa fille Julia est décédée (le 2 décembre 1832). Ces faits mémorables sont gravés sur une plaque à l’entrée de la maison, devenue le Foyer des Sœurs Antonines.
Le voyage de Lamartine (qui a mis en place les grands thèmes du romantisme, du mythe du Liban et de la quête de la vraie religion) relève certes de la question religieuse et de l’exotisme. Mais il s’inscrit également dans les voyages climatiques, voire aristocratiques (Le poète espérait que le climat du Liban serait bénéfique à la petite tuberculeuse de 11 ans mais son espoir fut vain).
Il écrit Gethsémanie ou la mort de Julia qui commence ainsi :
Je fus dès la mamelle un homme de douleur |
Son voyage au Liban lui inspire des descriptions d’une grande qualité anthologique : le Coucher du soleil à Baalbeck ; le récit d’une Excursion dans la Vallée de Kadischa…
En 1832, Lamartine visite la forêt des Cèdres. Et à cause d’une tempête de neige, il laisse sa femme et sa fille à Ehden, le village contigu. Même aujourd’hui, les gens du village se rappellent comment Lamartine s’est prosterné devant un cèdre millénaire (celui qui porte aujourd’hui son nom avec la sculpture de Jésus crucifié) en intimant aux autres l’ordre de le faire « Prosternez-vous ! ». On retient toujours son fameux aphorisme :
Les cèdres du Liban sont les reliques des siècles et de la nature, les monuments naturels les plus célèbres de l’univers. Ils savent l’histoire de la terre mieux que l’histoire elle-même. |
Dans le récit qui ouvre « la Chute d’un ange », Lamartine évoque sept fois le Liban en décrivant sa traversée de la Méditerranée. En admiration devant « Bayruth », il compare les montagnes libanaises aux « Alpes couvertes de neiges éternelles » :
À une lieue environ de la ville, les hautes montagnes des chaînes du Liban commencent à se dresser ; elles y ouvrent des gorges profondes, où l’œil se perd dans les ténèbres du lointain […] Elles y prennent des directions diverses, les unes du côté de Tyr et de Sidon, les autres vers Tripoli et Latakié, et leurs sommets inégaux […] ressemblent à nos Alpes couvertes de neiges éternelles ». |
Son émerveillement est lié à la mémoire des lieux, à sa femme et à sa fille :
Je levai alors les yeux vers le ciel et je vis la crête blanche du Sannine qui planait dans le firmament au-dessus de nous… C’est une des plus magnifiques et plus douces impressions que j’aie ressenties dans mes longs voyages et puis, c’est la terre où j’allais enfin faire reposer dans un climat délicieux, sur quelque colline verdoyante, tout ce que j’avais de plus cher au monde, ma femme et ma Julia. |
Nerval, le ténébreux
Son « Voyage en Orient » reflète les avatars d’une quête peuplée de visages féminins dont l’aboutissement s’inscrit au Liban.
Si Chateaubriand était « l’exemple type du voyageur enfermé dans ses préjugés incapable de s’en défaire », faisant partie de ces voyageurs européens « à la recherche de rêves et d'idées fixes », il n’en serait pas de même pour Gérard de Nerval. L’écrivain voyageur espérait pouvoir percer ce mystère en se mariant avec une Libanaise.
Rappelons que c’est son amour impossible et sa passion désespérée pour l’actrice et chanteuse Jenny Colon, qui sera en un premier temps, à l’origine de ses troubles mentaux et de son hospitalisation dans une clinique psychiatrique.
C’est lorsqu’il apprend la mort de Jenny en sortant de l’hôpital qu’il décide d’entreprendre un voyage en Orient, la « patrie de son cœur », espérant y trouver consolation et rétablissement de ses troubles psychiques.
Son voyage débute en Turquie lors des festivités de Ramadan, le mois du jeûne. C’est l’Égypte ensuite où, attendri, il achète Zeynab, une esclave javanaise qui, lui faisant mal au cœur, il pense l’épouser. En elle, il voit la réincarnation de Jenny et son double. Nerval passera sa vie à la recherche de ce double.
En 1840, il visite le Liban et y reste un mois et demi, attiré par l’aspect syncrétique d’un Liban mythique ouvert à toutes les religions. Mais c’est surtout la religion druze qui l’intéresse à cause justement de cette croyance à la réincarnation et au double, comme le révèle la partie du « Voyage » intitulée «Druzes et Maronites» ; son intérêt est porté bien plus vers les druzes que vers les chrétiens. Pour lui, la religion druze est «un syncrétisme [une synthèse] de toutes les religions et toutes les philosophies antérieures».
Il visite Beyrouth, sous administration turque à cette époque. Il lui trouve «la physionomie d'une ville arabe de l'époque des croisades» qui l’intéresse. Mais il doit d’abord se débarrasser de Zeynab : «Me voyez-vous entrer dans un salon avec une beauté qu'on pourrait suspecter de goûts anthropophages?». Il la confie alors à la directrice d’une école française à Beyrouth.
Il visite les châteaux des chefs druzes et maronites. La doctrine ésotérique des druzes et ses enseignements l’attirent.
C’est chez Madame Calès qu’il rencontre Salèma, fille d’un Cheick druze. Croyant retrouver en Salèma la figure de la femme idéale et divine, comme dans une vie antérieure, il en tombe amoureux et demande sa main.
En quittant la maison de madame Carlès, j’ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude, écrit-il dans ses Notes. |
Le Liban devient pour lui une « terre maternelle » et un bain de jouvence :
Ce pays qui a ranimé toutes les forces et toutes les aspirations de ma jeunesse, ne me devait pas moins sans doute. J’avais bien senti déjà qu’en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j’allais arrêter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant au berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle! |
Le père de Salèma, Cheikh Saïd Eschirazy accepte de marier sa fille à Gérard. Mais le mariage n’a pas eu lieu. Car Gérard a eu une fièvre dangereuse et quitte le Liban pour Constantinople. Superstitieux, et voyant dans cette maladie un avertissement divin, il écrit au Cheik pour se désister. Il repart ensuite en France laissant Zeynab avec Salèma, pour écrire en 1854 Aurélia, quelques mois avant sa mort tragique.
Dans son « Voyage en Orient » il raconte les us et coutumes pratiquées. Les « Femmes du Caire » constituent le Tome I des « Scènes de la vie orientale »; le Tome II, ce sera « Les Femmes du Liban » où il décrit la condition de la femme au Liban et celle des esclaves en Turquie. Mais entre temps il décrit un Liban inventé, fantasmatique. Poète de la mélancolie et du rêve, ses écrits mêlent fiction et réalité, symbolisme et pittoresque.
À la différence de Chateaubriand et Lamartine qui voyageaient comme de grands seigneurs, Nerval flâne comme un bohême et tente de se fondre dans le paysage: il apprend l'arabe, endosse le vêtement du pays, adopte sa cuisine... Il se prend d'amitié pour le peuple égyptien, «trop méprisé par les Européens (...) plus rêveur qu'actif (...) mais foncièrement bon». L’ésotérisme et le symbolisme caractérisent son « Voyage en Orient ».
L’imagination de Nerval et son délire furent pour lui une source inépuisable de création littéraire. Le 26 janvier 1855, à l'aube, on le trouva pendu à la grille d'un escalier rue de la Vieille Lanterne, près du Châtelet, son chapeau sur la tête.
Flaubert ou le mépris
Le thème de l'Orient obsède Flaubert depuis sa jeunesse. Il en parle dans ses premières œuvres où se croisent réalisme et fantaisie. À 27 ans, il entreprend un long périple de 18 mois (de 1849 à 1851) qui l’emmène entre autres, au Liban dont il dit dans ses « Notes du Voyage en Orient » : « C’est aussi beau que les Pyrénées mais sous un ciel d’orient ».
Accompagné de son valet de chambre Sassetti et de l’écrivain Maxime du Camp (considéré comme le premier reporter de son époque), son éblouissement est total en découvrant la Méditerranée.
Cependant, malgré la fascination que l’Orient exerce sur lui, il développe à son égard un certain mépris que révèlent ses écrits :
Voyager développe le mépris qu’on a pour l’humanité […]. On se dérange pour voir des ruines et des arbres ; mais entre la ruine et l’arbre c’est tout autre chose que l’on rencontre ; et de tout cela : paysages et canailleries, résulte en vous une pitié tranquille et indifférente, sérénité rêveuse qui promène son regard sans l’attacher sur rien, parce que tout vous est égal et qu’on se sent aimer autant les bêtes que les hommes, et les galets de la mer que les maisons des villes… ». Edward Saïd souligne que Flaubert est hanté par un autre fantasme et que dans ses écrits, et qu’il associe l’Orient à un fantasme sexuel qu’il poursuivra « dans toutes les maisons closes du Proche-Orient. |
Dans son étude « Flaubert, ou l’Orient à corps perdu », Sarga Moussa réagit contre l’idée reçue d’un Flaubert « pornographe » et obsédé par « l’érotisme oriental » ; il note : « Si l’élan initial du voyageur flaubertien semble relever d’un érotisme débridé, la relation de celui-ci dans l’après-coup qu’implique toujours l’écriture, témoigne au contraire d’un sentiment de manque et d’insatisfaction » Pour Moussa, Flaubert est un voyageur qui « instaure la distance avec le corps de l’autre au profit d’une représentation », échafaudant son idée sur un petit extrait de la lettre de Flaubert à son ami Bouilhet : « j’ai peu joui, du reste, ayant la tête par trop excitée ».
Renan, l’amoureux fidèle du Liban et de l’Orient sémitique
Le voyage en Orient concorde avec les grandes découvertes archéologiques du début du XIXe siècle. Les romantiques sont les premiers à suivre les traces des archéologues.
En 1860, (dans le cadre de la protection des chrétiens par un corps expéditionnaire), Napoléon III confie à Ernest Renan une « mission en Phénicie » pour diriger des fouilles archéologiques au Liban (1860-1861).
Renan s’installe à Amchitt, un village méditerranéen libanais, avec sa sœur Henriette pour diriger les fouilles de Byblos, Jbeil(1861), l’une des plus vieilles cités du monde, avec ses vestiges étalés sur plus de huit mille ans, puis celles de Tyr, la ville phénicienne.
Mais son séjour fut brutalement interrompu par la mort d’Henriette (le 24 septembre 1861). Renan en mauvaise santé, doit être rapatrié. Mais quelques années plus tard, il retourne au Liban en compagnie de sa femme (1866) dans le cadre d’un voyage en Orient et poursuivre les traces de Saint-Paul. Il s’installe à Ghazir, sur cette rive phénicienne qu’il a toujours admirée. L’interrogation religieuse demeure au centre de son projet orientaliste.
Ici, plusieurs remarques s’imposent :
C’est à Amchit dans le caveau de la famille Zakhia, qu’Henriette, son soutien unique, a été inhumée « tout près de l’église du village qu’elle a tant aimée », note Renan.
Le Liban est mon but presque unique… J’ai tout à fait renoncé à ramener en France les restes de ma sœur. Elle est mieux sur votre chaud rivage au milieu de ces braves gens qu’elle aimait… |
C’est à Ghazir « l’un des endroits les plus beaux du monde » selon lui, qu’il a rédigé la « Vie de Jésus » où il évoque le Liban méditerranéen avec un attachement particulier : « j’ai employé mes longues journées de Ghazir à rédiger ma vie de Jésus » écrit-il en 1860.
On sait que la « Vie de Jésus » a eu un très grand succès en France et qu’elle a fait scandale en même temps parce que Renan y affiche ses doctrines antireligieuses, selon « une marche organique, qui manque si complètement dans les Évangiles ».
Le pape Pie IX le traite de « blasphémateur européen » et en 1864, le ministre de l’Instruction publique ordonne l’abrogation de ses cours au Collège de France. Dans son livre, Renan réfute les dogmes et invite à soumettre la Bible à un examen critique comme n’importe quel ouvrage historique, et la vie de Jésus comme celle de n’importe quel homme.
Et pourtant, lors de leur séjour à Ghazir, et comme l’a bien précisé Maurice Barrès dans son « Enquête au pays du levant »1923, « le frère et la sœur s’appliquaient à ne pas froisser les personnes du pays, et faisaient les actes extérieurs de la religion».
La troisième remarque qui découle des deux premières concerne l’impact littéraire et l’influence qu’il a dû exercer au Liban:
Le 19 août 2007, la ville de Ghazir en collaboration avec Tréguier, sa ville natale, rend hommage à l’écrivain archéologue :
C’est aussi un hommage à la France qui a su faire rayonner sa culture et ses valeurs universelles au Liban et dans le monde et qui a toujours défendu la place de notre pays en Orient et parmi les nations, dit le maire de Ghazir au cours de la cérémonie. |
À l’encontre de Chateaubriand, Renan voit dans l’Histoire, dans les ruines et les vestiges, un modèle éternel et universel, «idéal cristallisé en marbre pentélique », une des « faces du divin » et non un aspect barbare à la manière de Chateaubriand.
À Renan l’écrivain, le philologue, le philosophe et l’historien, Byblos doit bon nombre de découvertes sur son site. C’est sur l’initiative de Renan, membre de l’Académie des Inscriptions de Belles Lettres (en 1856) que le Corpus des Inscriptions sémitiques (CIS) fut publié à la suite de la découverte fortuite en 1855, du sarcophage d’Eshmounazar, l’un des rois de l’antique Sidon, conservé aujourd’hui au Louvre ; grâce aussi à la mission en Phénicie en 1861 durant la quelle Renan a lui-même recueilli sur plusieurs sites nombre d’inscriptions phéniciennes.
Renan reste pour beaucoup de Libanais et selon les mots de Charbel Tayyah un « homme d’une foi sincère, propre à lui », qu’avec cette foi, il a pu « effleurer la face du Christ en dépit des anathèmes d’une Église intolérante à son égard »…
Germain Nouveau le vagabond mystique
Ami de Verlaine et de Rimbaud, Nouveau mène avec ceux-ci une vie aventureuse et instable, entrecoupée de crises de mysticisme. Il pense devenir prêtre après ses études au séminaire d’Aix en Provence mais se désiste et se tourne vers l’enseignement. Professeur à Paris pendant un an seulement, il quitte l’enseignement et entre en 1878 au ministère de l’Instruction publique. Au bout de quelques années, il quitte le ministère et en 1883, part avec un père maronite pour le Liban où il enseigne le français et le dessin au collège de la « Charité Fraternelle » à Aramoun.
À Beyrouth, il retrouve l’ambiance des villes occidentales : alcool, femmes, fumée. À y ajouter le narguilé. Il écrit alors son recueil « Sonnets du Liban » dont le fameux poème « Musulmane » où il décrit cette ambiance. Cependant à la suite d’une liaison avec une Libanaise mariée, il est chassé. Mais il reste dans la ville en réfugié sans ressources. On raconte qu’on l’a vu mendier en compagnie d’une jeune aveugle et qu’en 1884 il est rapatrié par le Consulat de France à Beyrouth.
À paris, il fait la connaissance de Valentine, une jeune vendeuse qui sera à l’origine de son recueil « Valentines ». Ses « Sonnets du Liban » qu’il dédie à son ami Camille de Sainte-Croix ont quelque chose de sarcastique probablement dû à sa mésaventure et sa défaite amoureuse au Liban.
Le poème « Musulmane » révèle une ironie acerbe :
Vous cachez vos cheveux, la toison impudique |
Et dans les tercets :
Votre voile vous garde ainsi qu’une maison
Frère ! n’est-ce pas là la femme que tu aimes |
Saint-Ex et André Gide
Il convient de citer ici la visite de Beyrouth, de deux écrivains célèbres qui font partie du paysage culturel du Liban d’aujourd’hui : Antoine de Saint-Exupéry et André Gide. Visite qui se place plutôt sous le signe du culturalisme plutôt que de l’orientalisme.
À cette époque, le Liban est sous mandat français. Le regard sur l’écrivain voyageur a changé. À partir du XXe siècle et à cause du tourisme moderne, le voyage en Orient n’a plus le même sens. Orientalisme, islamisme, voyageurs, missionnaires… changent de connotations.
Antoine de Saint-Exupéry, l’amoureux du cèdre
Sur la Montagne des Cèdres au Liban, en plein cœur d’un sanctuaire protégé, non loin du cèdre de Lamartine, une cédraie exhibe ses jeunes arbres plantés récemment par de jeunes écoliers. Cette cédraie porte le nom de Saint-Exupéry.
Voilà un de ces écrivains voyageurs, passagers de la rive phénicienne et passeurs de francophonie, qui n’est pas ordinaire. Écrivain pilote, il a séjourné au Liban en 1935 en faisant escale à Beyrouth.
Engagé par Air France, il donne des conférences dans les villes méditerranéennes pendant ses escales pour la promotion de la jeune compagnie aérienne. Fasciné par les lointains, apprivoisant les animaux, il est attiré par la montagne libanaise des cèdres. On devrait lire son œuvre posthume « Citadelle » pour saisir l’admiration et le respect que l’écrivain pilote, voue au cèdre, cet arbre millénaire, symbole du Liban. Le cèdre devient le support de sa philosophie.
La paix est un arbre long à grandir. Il nous faut, de même que le cèdre, aspirer encore beaucoup de rocailles pour lui fonder son unité, déclare-t-il. |
En 2006, deux jeunes admirateurs de l’écrivain réalisent un important projet qui associe deux événements importants : le 5e anniversaire de la cédraie et le 60e anniversaire de la parution du Petit Prince. Aline et Maximilian seront aussi à l’origine du lancement d’une opération de parrainage : 60 parrains pour 60 petits cèdres pour l’anniversaire du Petit Prince. L’enfant habillé en Petit Prince et le jeune cèdre grandiront ensemble. C’est ainsi que les jeunes ambitieux imaginent leur projet :
Ainsi prennent racine en cette année 2006, 60 nouveaux petits cèdres sur les terres dédiées à Saint-Exupéry, 60 petits porteurs d’espoir pour ce pays meurtri par les guerres, 60 petits cèdres porteront fruits car comme dit l’écrivain dans Citadelle : « Tu plantes un cèdre sur la montagne et voilà ta forêt qui lentement, au long des siècles, déambule ». |
Le dernier de ma liste (qui n’est certes pas exhaustive) est André Gide. En 1946, il visite le Liban et donne une conférence.
André Gide ou la métamorphose
Gide a toujours été fasciné par ce côté oriental, mystérieux et sensuel de la Méditerranée. C’est là que s’est exercé son épicurisme.
Celui qui exprime intensément son goût de la vie et des Nourritures terrestres, comment ne pas être séduit par ce côté faste et voluptueux d’un Orient exotique plein de nourritures ?
Et si ses voyages en Afrique du Nord ont été suscités par son côté pédérastique (son côté homosexuel qu’il tenait à révéler dans Corydon), au Liban il n’en serait pas de même. Dans sa « Pérégrination littéraire » c’est en intellectuel qu’il y arrive. Serait-ce parce qu’il a la « nostalgie des béatitudes » tel que l’a expliqué son présentateur ? Mais qu’est-il venu faire au Liban à 77 ans, l’auteur des Nourritures terrestres, dans ce Liban du cantique, situé « à deux pas du souvenir effacé de l’empereur Julien à Daphné, à deux pas de la mer de Galilée » selon les mots de Chiha ? Pour trouver des « émotions neuves » ? Ou encore pour rencontrer «dans la transparence des atmosphères et des paysages, la forme et la substance de l’infini et de l’éternel ? ».
Je me réfère à Michel Chiha, un des plus grands écrivains libanais du siècle dernier, qui l’avait accueilli lors de sa visite du Liban en le présentant ainsi.
Accueillons avec joie Monsieur André Gide […] Celui que Rémy de Gourmont appelait, il y a quarante ans, « un des plus lumineux lévites de l’église », s’est dirigé après maints voyages, parfois imaginaires, de notre côté de la mer. Il fallait qu’il vînt jusqu’ici dans la gloire de sa longue pérégrination littéraire pour mieux connaître les lieux de naissance de la civilisation dont il a contribué magnifiquement à ébranler les bases. |
La conclusion de Chiha est bien expressive à cet égard :
Puisse Monsieur Gide trouver au Liban des émotions neuves et des bonheurs tranquilles. Nous serions heureux qu’il se sentît lui-même heureux de passer quelque temps au milieu de nous. C’est en son honneur et pour son plaisir que nous rappelons le verset lumineux du Cantique : |
L’accueil de Gide en présence du président de la République libanaise, de l’Ambassadeur de France au Liban et un bon nombre d’écrivains libanais, a été des plus remarquables. Les « Cahiers de l’Est » lui ont réservé des pages entières.
Gide préside une remarquable conférence de M. Robert Lévesque de l’Institut d’Athènes sur la « Poésie grecque contemporaine » et présente lui-même le conférencier. À l’École des Lettres il assiste à la représentation d’une scène de Monsieur Bob’le, la pièce encore inédite de Georges Schéhadé.
Mais c’est surtout sa conférence de Beyrouth Souvenirs littéraires et problèmes actuels et son succès triomphal qu’on retient de lui.
De me trouver parmi vous, Libanais, d’où vient que mon émotion soit si vive ? |
Ces paroles d’André Gide résume la situation du français et la Méditerranée, ou encore des Français et la Méditerranée.
Conclusion
Ainsi se trouve retracée la mémoire francophone de la rive phénicienne, passerelle entre un occident français et un orient francophone ; témoin de ces grandes voix de la langue française qui l’ont traversée. Des voix françaises qui ont interpellé et interpellent encore aujourd’hui, l’avenir même de la langue française.
Et ma communication ne s’arrête pas là (car elle deviendra livre). Mais je m’arrêterai en citant Père Sélim Abou :
Il nous apparaît comme un honneur mais aussi comme une justice que le Liban et les Libanais retrouvent l’essentiel de leur Occident dans le miroir de la langue de ces écrivains… |
Ces écrivains français ont contribué à forger le mythe d’Orient dès le début du XIXe siècle invitant à approfondir la culture française et sa civilisation. Leur influence sur les intellectuels libanais dans le domaine des idées et du style demeure très importante.
Au Liban, bien qu’éclipsé par une anglophonie facile, le français avec sa qualité remarquable d’utilisation demeure le bien de ces écrivains francophones qui tiennent à perpétuer une tradition et une langue. Des intellectuels qui se sont inspiré, ou qui ont hérité de ces Français passagers du Liban.
Francophonie, Anglophonie: leur coexistence au Liban ressemble à un projet phénicien portant en soi le véhicule de la culture et celui du commerce. La situation du français au Liban d’aujourd’hui est à peu près cela. L’une ne peut pas remplacer l’autre dans cette dichotomie culturelle. La Francophonie est du ressort des intellectuels et de l’intelligentsia, l’autre celui du commerce et des négociations : image phénicienne expressive.
Le phénomène de brassage des peuples et des civilisations qui se sont succédé a donné au Liban un visage propre. Il faut dire que c’est justement cela qui fait la spécificité linguistique et culturelle du Liban francophone ; cet impact d’un siècle de visiteurs intellectuels français donnant lieu à un rayonnement particulier de la France au Liban. Ces écrivains français seraient à l’origine d’une francophonie francophile toute particulière sur cette rive de la Méditerranée orientale, la rive phénicienne. L’impact qui en résulte est une tradition, une langue et une civilisation qui se perpétue… Avec leur plume alerte, ces écrivains ont contribué à rapprocher les deux rives de la Méditerranée, à faire connaître différemment aux Libanais la langue française; à l’aimer différemment. Leurs visions ont introduit un souffle nouveau dans la littérature libanaise et une nouvelle stratégie culturelle importante : la Francophonie et son aspect culturel.
Le Libanais Abdallah Chahine l’a revendiqué dans son grand projet culturel : « Conserver notre patrimoine, partie intégrante de notre mémoire collective ». La langue française et les écrivains français qui ont visité le Liban font partie de ce patrimoine.
Kipling disait que l’Orient et l’Occident ne se rencontreront jamais. Mais une vérité peut contredire une autre. Le français et la Méditerranée constituent une rencontre humaniste importante entre Orient et Occident, plus précisément entre La France et le Liban, fortifiant les liens déjà existants qui rapprochent le continent de la mer.
