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Les implications identitaires dans le roman francophone libanais :
Le cas du roman féminin.
Québec, juillet 2008
Existe-t-il vraiment des implications identitaires en matière du roman francophone et quel est cet impact psychologique, socioculturel, anthologique, etc. conséquent à cette crise d’identité souvent inévitable?
Voici la thématique proposée avec, au centre, un cas particulier : le roman francophone libanais se conjugue au féminin. Et il se porte bien !
Un cas qui interpelle. Alors quel est le problème ?
Rien si ce n’est que la Francophonie assure à la femme écrivante un espace vital et un poumon pour respirer. Elle lui permet d’oser. Les violences, la guerre, le fanatisme, le machisme, la figure du mâle, l’oppression, l’injustice et d’autres maux encore qu’elle avait tus, deviennent des thèmes privilégiés en matière du roman comme en poésie, rédigés en français. En dénonçant aujourd’hui le mal et le mâle, la romancière revendique ses droits de femme sous forme d’une histoire le plus souvent vraie et taxée d’autobiographie. La francophonie fait souffler sur les écrivaines libanaises un vent de liberté.
Mais commençons par le début.
À partir de cette problématique, j’essaierai de faire le point sur les différents enjeux de la question identitaire dans l’écriture romanesque francophone ; ceci en m’interrogeant sur le français comme facteur culturel et interculturel, sur la francophonie en tant qu’espace de liberté particulièrement féminin et sur l’identité francophone en tant qu’entité complexe bâtie sur un dilemme. J’expliquerai comment la francophonie a participé à l’émancipation de l’écrivaine libanaise en lui permettant plus d’espace de liberté d’expression ; comment l’écriture en français lui est devenue un besoin, un moyen de sortir du silence, de lever le doigt pour accuser et dénoncer, selon un enjeu, non seulement culturel, mais cultuel qui exhibe cet attachement, ce culte avoué et dévoué aux origines.
Comme d’autres mariages entre langue et culture, la littérature libanaise inscrite dans une langue francophone, joue sa singularité dans l’ouverture interculturelle mondiale. Bien avant les écrivains d’aujourd’hui, les romanciers libanais francophones ont opté pour une mondialisation interculturelle qui contrecarre la standardisation impérialiste contemporaine des modèles culturels : Chiha, Ghanem, Chéhadé, précurseurs, et plus près, Salah Stétié, Amin Maalouf, Évelyne Accad, Vénus Khoury, Ezza Malak, et toute une génération d’écrivains francophones dont les œuvres sont étudiées dans l’enseignement universitaire, ont tenu avec talent, à faire vivre solidement leurs identités culturelles.
Au Liban, on ne naît pas francophone comme à Québec, en Belgique, ou en Suisse. On le devient. Ceci par un processus infatigable de plongées dans l’univers de la langue française et une quête continuelle d’une nouvelle identité.
Cela dit, un court envol historique nous paraît ici indispensable.
La francophonie libanaise est le fruit de deux faits historiques : les croisades et le mandat français. Elle a fait ses débuts dès 1109 à Tripoli, la seconde ville du Liban, qui fut durant le temps des croisades, la résidence des seigneurs du Comté de Tripoli et l’un des principaux États francs du Levant. Tripoli ou Trablos, appelée aussi la parfumée ou Al Fayhaa pour ses vastes orangeraies, abrite la citadelle de Saint-Gilles construite par le comte de Toulouse et où se trouve l’église « Saint-Sépulcre », semblable à celle de la terre sainte.
En 1918, le Liban est placé sous mandat français ; et en 1920, la langue française est proclamée comme langue seconde dans tous les établissements. Le français n’était donc pas une langue coloniale comme dans d’autres pays ; il était enseigné parallèlement à la langue arabe.
En outre, le Liban est le plus petit pays du Moyen Orient (217 Kms de longueur et 40 à 80 Kms de largeur) qui jouisse d’une diversité culturelle, ethnique et confessionnelle. Il unit dans son sein Orient et Occident, arabité et francité, civilisation chrétienne et musulmane avec 18 confessions qui coexistent. En parcourant ces 18 confessions, on croise 18 cultures, 18 appartenances spirituelles, 18 savoirs, 18 rites et cultes, 18 idéologies et autant de psychologies.
Par ailleurs, le Liban est décrit comme une « plate-forme culturelle » et un des promoteurs de la francophonie, sans pour autant rejeter sa langue et sa culture. Rappelons que le Liban est le premier consommateur de livres francophones au Moyen-orient, mais aussi un fabricant et exportateur important de livres arabophones. (Beyrouth vient d’être désignée par l’UNESCO comme la « capitale mondiale du livre » pour 2009). À ce moment où l’anglais envahit la planète et s’approprie les outils de communication, le Liban reste le seul pays capable de préserver cette identité francophone acquise depuis la nuit des temps et la faire rayonner. Le pays du Cèdre a toujours eu des fenêtres et des portes ouvertes sur le monde.
Or, au Liban, la francophonie libanaise n’est pas une entité complexe aux codes insaisissables, mais une jonction d’échanges, de connaissance et de reconnaissance. C’est un parcours laborieux donnant accès au partage ; avec une diversité d’identités culturelles qui se racontent entre elles, qui traversent le monde pour un même lieu de rencontre unique: la francophonie. Cette approche de la même langue tisse des liens indestructibles et pourtant invisibles. Le partage : c’est ce qui fait la valeur intrinsèque de ces liens.
(Janvier 2012).
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Les implications identitaires dans le roman francophone libanais : Le cas du roman féminin
Conférence donnée au Québec (2008).
La langue française et la Méditerranée
Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.
La Sorbonne m'a rendu hommage en organisant un colloque sur mon œuvre.

C’est quoi être Francophone ?
Le passeur du pont
Revenons à la thématique du congrès « Faire vivre les identités francophones ». Son énoncé suppose la présence non d’une seule identité culturelle, mais de deux ou de plusieurs chez un francophone. Mais interrogeons-nous d’abord: C’est quoi être francophone ? Et comment faire vivre et entretenir SON identité francophone ?
Un francophone est celui qui a déjà fait la construction de son identité culturelle en optant pour le français comme langue d’expression et de truchement. Adepte du métissage culturel, il puise dans la culture de l’autre tout en s’accrochant à sa propre culture. C’est celui qui, sans se déculturaliser, transpose en français ses émotions et ses idées, pensées dans sa langue maternelle. En d’autres termes, c’est un narcisse qui se penche sur une langue qui n’est pas la sienne pour en extraire sa propre image identitaire. C’est tout l’enjeu.
Empruntant la langue de l’autre qu’il domestique et dompte pour son usage particulier, nous pouvons considérer le francophone (de langue et culture arabes) comme le passager, le chevaucheur dirais-je, d’un pont qu’il a construit avec les mots de l’autre, dans un mouvement migratoire de l’écriture afin de rapprocher deux rives : une rive droite, la sienne, où la plume va de droite à gauche ; et une rive gauche, celle de l’autre, où cette même plume aura choisi de voler de gauche à droite. Un pont entre ce qu’il est et ce qu’il projette, entre ce qu’il a vécu et ce qu’il va vivre et qui constitue son espace culturel, donc vital. Il devient ainsi le point de jonction qui lie deux civilisations, deux cultures, deux mondes, deux manières de penser, en les rapprochant jusqu’au métissage, jusqu’à la fusion souvent harmonieuse, comme ces variations thématiques qu’improvisent, sur un clavier, les mains d’un pianiste.
Ce passager du pont (et je parle du francophone libanais), afin d’exister et faire exister son identité culturelle, effectue des allers-retours entre les deux rives, allant de la sienne et de sa Méditerranée inspiratrice, à celle de l’autre, océanique qu’il apprivoise en se dédoublant. La duplicité est le propre du francophone : quand j’écris en français, moi la libanaise de langue arabe, je suis double. L’arabophone en moi se dédouble d’une francophone qui trouve dans la langue empruntée, son bien être, sa liberté et sa sécurité (On reviendra plus loin sur ces questions de liberté et de sécurité). C’est là que se situe mon identité libanaise francophone ; non point une identité imposée ou subie mais basée essentiellement sur un choix.
La création francophone c’est donc dans le fait d’être soi-même et un autre : Soi-même eu égard à ces empreintes de l’enfance et du terroir, qui marquent indélébilement tout un chacun. J’ai beau enterrer, en écrivant en français, cette partie orientale, méditerranéenne, libanaise, tripolitaine... de moi-même ; elle se déterre, comme un sphinx ensablé, dans un seul but, faire vivre MON identité culturelle, métissée de couleurs. Dans mes romans, je mets en scène des personnages de mon pays, de ma société, de mon entourage oriental.
La française que je suis devenue garde en elle les origines de la Libanaise que j’ai laissée là-bas, confrontée à ce tiraillement permanent entre deux histoires, deux géographies, deux cultures, deux pays. L’identité francophone est ce mouvement migratoire qui oriente vers les origines ; c’est ce retour inexorable vers ses racines, sa culture, son histoire, son existence première ; vers son berceau qui se refuse à l’effacement et à la mort. Non sans quelque perversion, je file souvent mes métaphores en gardant de ma langue maternelle sa syntaxe musicale pour m’inspirer dans ma langue seconde. C’est par là qu’on devient le chroniqueur de sa vie et celui du monde, dans un permanent mouvement de construction et de déconstruction. L’un chasse en vain l’autre.
La dramaturge et romancière Abla Farhoud dit qu’elle habite ses mots à la manière d’une patrie: « Chaque livre que j’écris est ma patrie pendant que je l’écris. Chaque mot est un pays que je découvre et s’il devient une phrase, s’il s’ajuste au sentiment que je veux nommer, il devient (...) le pays qui me sauve momentanément de la mort, de la non-existence...
Plus universelle encore, Évelyne Accad parle de « mixité » et de « métissage », établissant une forte relation entre « identité et écriture »: Dès le début de ma vie j’ai vécu le métissage, et le monde pour moi a toujours été un mélange de différentes cultures, religions, langues, etc. ; que je vive au Liban ou ailleurs, je n’ai pas un sentiment d’exil mais plutôt de mélanges. Je suis née de la mixité(...). La ville de Beyrouth elle-même fait partie de mon sentiment de mixité car c’était et c’est toujours l’une des villes les plus cosmopolites de cette région du monde où les langues, les religions, les cultures se croisent et se rejoignent souvent de manière harmonieuse.
Vénus Khoury Ghata parle de « strabisme culturel » : « Les francophones sont des écrivains qui écrivent une langue, la langue française, tout en louchant vers leur langue maternelle ».
Et c’est bien vrai. En faisant courir ma plume de gauche à droite, dans le sens contraire à mon sens naturel, moi l’arabophone qui écris dans une langue étrangère qui ne m’appartiens pas, ne me trouve pas dépaysée. Car il s’agit bien d’un problème d’adoption : j’ai adopté la langue française. Mais elle aussi, la langue française m’a adoptée en me fournissant ses outils et un espace vital où je jouis d’une certaine liberté d’expression. Résidant dans l’hexagone, ma pensée voltige très loin en survolant ma Méditerranée afin d’amener mon chez moi chez moi en France, ma terre d’accueil et d’amour.
J’ai apprivoisé la langue française et la France n’a pu complètement m’apprivoiser, même en faisant de moi sa citoyenne. J’appartiens délibérément à deux cultures, à deux langues, comme ma citoyenneté. C’est là que je trouve mon visage de femme tout nu, mon identité culturelle libératrice, mon image de Narcisse que j’aurais cachée en écrivant en arabe. Quand j’écris, c’est la femme libanaise francophone qui surgit en première pour crier en français, sa révolte, à son corps défendant.
Tous mes romans sont écrits en français ; ils racontent, non pas la France mais mon Liban, ma société, mes problèmes de femme et le visage de mes hommes. Aurais-je écrit de la même façon en arabe ? Probablement que non. Une certaine pudeur (et peur) intellectuelle m’en empêcherait.
Une littérature libanaise féminine francophone
Ces femmes qui ont osé écrire...
Dans ce Liban francophone qui s’étend voluptueusement sur les rivages d’une Méditerranée qui fait rêver, le paysage culturel contemporain présente une forte présence de femmes écrivaines. Une littérature francophone féminine s’est imposée, défiant par sa quantité et sa qualité, la littérature francophone masculine ou encore la littérature féminine arabe.
Il faut dire que la Libanaise a le don de raconter, à la manière de son aïeule mythique Shéhérazade qui, en narrant ses contes à son sultan durant mille et une nuits, a pu sauver sa peau. L’imaginaire libanais féminin est inventif, et beaucoup de femmes ont choisi d’écrire en français en abandonnant leur langue maternelle, l’arabe. Là aussi et entre autres, pour sauver leur peau.
D’une manière générale, la francophonie féminine libanaise occupe, notamment dans l’histoire des conflits du pays, une place importante dans ses diverses manifestations: roman, poésie, théâtre, ciné, presse, multimédia... qui ont dépassé les frontières linguistiques, mais aussi géographiques d’un Liban ouvert depuis toujours, aux aventures culturelles, à l’instar de ses ancêtres les Phéniciens.
Là aussi, entendons-nous sur le concept « Féminin » que certains écrivains ont réfuté. Dans son « Site des Écrivains Libanais Francophones », Alexandre Najjar refuse de qualifier l’écriture d’André Chédid de féminine : « terme trop souvent associé à une mièvrerie de convention » dit-il ; et Vénus Khoury Ghata rejette le terme d’écriture francophone féminine. « Il y a une écriture, qu’elle soit féminine ou masculine », affirme-t-elle dans une interview.
Mais... un écrit de femme est un écrit féminin. On se doit de recourir à ce qualificatif afin de nous simplifier la vie et la syntaxe. Le français tolère cet emploi. Qu’on le veuille ou non, les écrits des femmes appartiennent à une littérature qu’on qualifie aujourd’hui de « féminine » parce qu’écrite par une femme. Qu’est-ce que la littérature féminine ? C’est celle qui est propre à la femme, qui a rapport au sexe féminin. Ce n’est pas le sens militant du terme que l’on appréhende ici, puisque « féminin » est pris dans son acception proprement adjectivale ou attributive. Sans être pour autant « féministe », je crois à l’existence d’une littérature franco-libanaise féminine. L’identité sexuelle s’avère aujourd’hui importante afin de comparer deux littératures, féminine et masculine.
Or, il existe bel et bien une littérature féminine, un roman féminin et des écrits féminins; oui féminin, et l’utilisation de ce qualificatif que certains considèrent comme une incongruité sémantique, est assez pertinent. Je le pense dans son sens aussi bien dénotatif que connotatif, dans son sens qualificatif et attributif mais, je le répète, loin de tout militantisme ou féminisme !
Ainsi, assiste-t-on aujourd’hui à un phénomène culturel important concernant l’écriture francophone des femmes libanaises dans un contexte culturel qui vient de vivre les grands mouvements de libération de la femme mais aussi de grands moments de conflits et de violences. Telle une prise de conscience, l’écriture devient leur raison d’être et une arme de salut face à la négation et le nihilisme. Elles y exposent leur condition et leurs problèmes de femme : la discrimination, la polygamie, la répudiation, la marginalisation dont elles sont victimes ; elles envahissent l’univers du mâle oriental, l’homme qui a fait le monde à sa mesure. L’écriture en français devient ainsi leur espace de liberté où elles peuvent se mouvoir sans être épiées.
Il faut dire qu’au début du siècle dernier, et dans une pléthore d’écrivains francophones, très peu nombreuses étaient les femmes libanaises qui écrivaient en français. Mais à partir de la deuxième moitié du siècle dernier, et particulièrement après la guerre de 1975, la Libanaise est entrée en force sur la scène littéraire, procédant à un renouvellement du roman engagé. À part l’expérience douloureuse de l’exil et de l’aliénation, la force de la nostalgie et la recherche des racines, elle dénonce à visage découvert toutes sortes d’injustices notamment celles des lois confessionnelles, austères et injustes vis-à-vis d’elle.
Évelyne Accad, Ezza Agha Malak, Abla Farhoud, Nadine Lteif, Vénus Khoury Ghata, Mona Latif Ghattas, Hoda Barakat, Leïla Barakat, et bien d’autres, ont raconté dans leurs romans, non seulement leur pays, leurs déboires et leurs amours, mais aussi, comme dans une attitude réflexive, leurs problèmes socioculturels en rapport avec l’homme, le mâle qui a jusqu’à nos jours, le droit de cité sur sa femme et ses enfants. Privilège que les lois confessionnelles du pays lui ont accordé. Notons que, jusqu’à ce jour, le Liban n’a pu décréter le projet de mariage civil que l’ancien président de la République Élias Héraoui avait lancé. Refuté, ce projet est resté dans les tiroirs, et la Libanaise est restée sous le joug du machisme des lois religieuses. Ajoutons que jusqu’aujourd’hui, la Libanaise ne peut pas concéder à son enfant sa nationalité.
Ces femmes ont écrit, non seulement pour elles, mais pour toutes les femmes qui leur ressemblent. Ezza Agha Malak a dédié son roman « Française mais... musulmane » « Aux femmes mordues qui n’ont pas vu végéter autour d’elles les mauvaises fleurs du mâle ! Qui n’ont pas su se méfier du venin d’une quelconque veuve noire ! Et pour toutes ces femmes que les lois religieuses de leur pays ne sauraient défendre ni protéger ! ». Car il faut dire qu’il n’y a pas que le seul mâle qui agresse la femme ; entre temps et entre autres, la femme elle-même est hostile à la femme. On continue à croire que, du fait qu’elle est mère, sœur, épouse, compagne, amante, aimante... la femme est, contrairement à l’homme, incapable de méchancetés et de scandales. Mais on se trompe. Il y a des femmes qui sont de vraies veuves noires se révélant très nuisibles, capables de cracher leur venin, non seulement sur leur mâle, mais aussi sur leurs consœurs. Ça revient donc à la femme écrivaine de dénoncer cette catégorie venimeuse.
La crise identitaire du roman francophone féminin :
Elles ont écrit en français la guerre libanaise.
Cette crise identitaire s’est révélée au cours des conflits qu’a subis le Liban.
Disons que face à l’absurdité et les violences de la guerre de 75, longue de 18 ans, et les guerres suivantes, l’imaginaire féminin a pris de l’essor et les voix féminines des écrivaines libanaises se sont multipliées. Révoltées contre les folies meurtrières et le fondamentalisme, leur arme fut la plume, afin de « porter à vif le témoignage survivant d’une fureur exacerbée ».
Les recherches doctorales de Anne-Sophie Riquier ont bien su explorer ce visage féminin du pays. « Autant qu’un acte créateur, le roman se fait ainsi passation, héritage, espérance... ». Pour l’auteure, les écrivaines libanaises francophones ont « brandi le livre pour faire barrage à la ruine... opposant au chaos meurtrier des affrontements, la créativité de l’écriture romanesque( ...) l’acharnement à vaincre, par les mots, la violence et conduire vers les voies de l’amour et du vivre ensemble... Riquier a montré que les romancières du Liban « font de l’espace littéraire le refuge ultime où la puissance du verbe veut apporter le regain (...) Sondant le passé pour trouver l’origine de la fracture, les écrivaines interrogent l’identité libanaise collective pour tenter de refonder l’union... » Mais c’est en français qu’elles ont écrit la guerre et les conflits, investissant à son comble la puissance créatrice de l’écriture romanesque pour « transcender cette mémoire collective ».
En fait, la guerre est fortement présente dans la littérature féminine francophone, confrontée à la manipulation politique et confessionnelle, l’une liée à l’autre comme la cause à l’effet. Cependant, écrire la manipulation et le confessionnalisme, accuser, révéler... tout cela constitue souvent un interdit, mais c’est un interdit écrit en français. La Libanaise le porte en elle comme une tare.
C’est ainsi que mon écriture romanesque trahit le plus souvent ce mal rédhibitoire. Aujourd’hui, on sombre dans un délire politique appelé l’islamisme et qui menace dangereusement l’existence de nos sociétés. Les manœuvres politiques et économiques, comme les assassinats physiques et morales, se succèdent. Raconter, dénoncer ces horreurs et ces transgressions touchant pour ainsi dire aux interdits, peut représenter une menace pour leur auteur. Or, les écrire mais en français, constituerait une menace bien moindre, une sorte de protection. Les sbires de la religion et les nervis de la politique semblent être peu intéressés par les écrits en langue étrangère, fussent-ils l’œuvre d’une femme.
Raconter en français équivaut donc à une mise à l’abri.
Le français (mais pourquoi le nier ?) est devenu mon bouclier derrière lequel je me retranche afin de me protéger de l’hostilité des esprits inquisiteurs. C’est un acte libérateur que d’écrire dans une langue que les sbires ne comprennent pas ou à la rigueur, négligent.
Pour revenir à notre sujet, notons donc qu’il y a eu des femmes qui ont osé parler ouvertement pour s’affirmer, dans une recherche assidue de leur liberté et de l’exploration de leurs tabous, comme ceux avec leur corps, ou avec les lois religieuses. Cependant, cette liberté d’expression, ce goût de toucher aux tabous, avait son prix et certaines l’ont payé très cher. Elles n’ont pas écrit sous des pseudonymes comme l’a fait l’algérienne Assia Djebbar. Elles n’ont pas porté le voile de la méfiance et de la pudeur pour se cacher derrière, comme l’a fait la Libanaise May Ménassa ; elles n’ont pas jeté de l’encre noir autour d’elles afin de brouiller les pistes. Celles qui ont eu le courage de s’exprimer en toute liberté, ont payé la rançon de cette liberté: leur vie ou au moins l’exil.
Mona jabbour a été trouvée morte (à 20 ans) dans sa salle de bain après la parution de son roman « Ajsadouna Tahtarek : Nos corps brûlent (en 57). On a soupçonné ses frères, mais, faute de preuves, l’affaire n’a pas eu de suite.
Hanane el Cheikh a écrit en arabe, un roman d’un érotisme cru : « Histoire de Zohra ». Ce fut justifié par l’avènement de la guerre et ses violences, mais cela ne durera pas longtemps. En publiant « Femmes de sable et de Myrrhe », où elle déjoue les idées préconçues en abordant audacieusement l’homosexualité féminine, elle s’est trouvée mise à l’index comme dans une inquisition. Elle a quitté le Liban pour s’établir à Londres.
Citons aussi Sahar Khalifé (d’origine palestinienne) durement critiquée (puis auto exilée) pour son roman Al Mirath (l’héritage) et pour sa révolte contre les valeurs machistes et religieuses ; elle a visé la déconstruction du système confessionnel et socio-culturel en optant pour une normalisation sexiste.
Layla Baalbaki accusée d’érotisme en publiant en 1958, en arabe, son premier roman, Ana Ahia (Je vis) où elle crie son désir de vivre, puis son recueil de nouvelles (Bateau de tendresse vers la lune) où il est question de la sexualité et du refoulé dans une société qui considère le désir féminin et l’expression du sexe comme des interdits. Elle a choisi l’Angleterre comme terre d’exil.
Enfin, Nawal Saadaoui est un exemple vivant de la sanction. Suite à la publication en 2007 de sa pièce de théâtre « Dieu présente sa démission » elle fut poursuivie pour apostasie puis harcelée par les Frères Musulmans pour s’être opposée ouvertement au port du voile. La vente de ses livres fut interdite. Pour fuir les menaces, elle quitte l’Égypte et s’exile aux Etats-Unis.
Le prix de la liberté d’expression est souvent exorbitant ; et nous l’avons constaté dernièrement au Liban à travers les divers assassinats perpétrés visant les esprits libres.
La francophonie : langue de truchement
Or, si la sanction et la condamnation furent le lot de ces écrivaines qui se sont librement exprimées en arabe, d’autres ont choisi d’écrire en français, soit « pour le plaisir d’essayer quelque chose de nouveau et d’avoir le sentiment de voyager vers un pays inconnu » comme l’a déclaré Najwa Barakat (dans une interview) en écrivant un seul livre en français; soit pour être plus libres et plus protégées. Le français devient donc leur langue de truchement et la francophonie, leur abri.
Serait-ce l’anathème quand la femme arabe dénonce, en arabe, les tabous et les interdits ? Et serait-ce la francophonie qui saurait lui procurer cet espace de liberté qu’elle cherche, où elle sera différente et « difficilement repérée » ?
Cette « différence » peut être illustrée par une étude comparative de deux romans libanais, l’un en arabe, l’autre en français, écrits par deux sœurs bilingues et relatant le même drame familial. Il s’agit de « La Maison au bord des larmes » de la francophone Vénus Khoury Ghata, et de « Awraq min dafater chajarat roummane » ou « Feuilles des cahiers d’un grenadier », de sa sœur May Ménassa, écrivaine arabophone restée dans le pays. En procédant à une petite étude comparative, le résultat nous paraît surprenant. Bien que les événements dramatiques soient presque les mêmes dans les deux romans, nous remarquons une différence nette dans la manière de l’exprimer. Le roman écrit en français est d’un réalisme scandaleux, narrant une réalité toute nue : climat hostile et haineux reproduit par un vocabulaire cru, brutal ; expression révoltante ; idées scabreuses ; images brutes, sans retouches. Par contre, le roman arabe tente d’aménager le scandale, en communiquant une ambiance amène et tolérante, où la vérité est constamment maquillée dans un souci de dévoiler délicatement, voire prudemment, la réalité, omettant toute référence d’aberration.
On peut comprendre dès lors la raison de ces différences fondamentales: l’arabophone vit au Liban et écrit en arabe, donc conditionnée par un environnement socio-culturel, qui n’est autre que la preuve ontologique de son existence. La francophone habite la France et écrit en français. La langue française lui assure un espace de liberté que soutient la distance. Loin de son environnement inquisiteur, la protection est assurée. Par suite, la liberté d’expression.
Il semble dès lors que le besoin de s’exprimer en français est avant tout un besoin de protection, et que l’écriture en arabe est soumise à certaines conditions éthiques. Les femmes qui n’ont pas pris en considération ces conditions, ont payé de leur vie ou de leur réputation, comme nous l’avons vu plus haut.
Il sera important ici de citer le livre de Carmen Boustani où elle dit au sujet des écrivaines libanaises et de la littérature du corps : « L’écriture de la fiction devient une vraie aventure qui dévoile l’intime. Ceci n’était pas possible, il y a encore quelques décennies alors que les Maghrébins et les Égyptiens reléguaient la femme dans l’espace domestique et les harems pour la soustraire au regard de l’Autre. Ceci crée dans les écrits des femmes arabes deux tendances : celle qui cherche à scandaliser par une mise à nu de soi et celle qui s’écrit sous la dialectique du voilé – dévoilé ». C’est dire que l’emprunt de la langue de partage est entendu comme fuite ou partie de cache-cache. Et Boustani allègue que « Ce goût de cacher use de pseudonyme pour ne pas compromettre la famille dans l’aventure de l’écriture... ».
Ici, une remarque s’impose. Cette partie de cache - cache n’est toujours pas sûre même en empruntant une langue seconde de truchement. Je donne en exemple, mes deux romans écrits en français : « Balafres » et « La Mallette ». Le premier est resté inédit ; « pour des raisons inavouables » expliquais-je. Par prudence ou par peur ? Ou probablement les deux à la fois ? Ce livre expose entre autres, l’état d’aberration politique et économique où a sombré le Liban pendant l’occupation syrienne. Il raconte la dictature de l’occupant, sa tyrannie et ses agissements abjects infligés aux Libanais. Or, en le lisant en vue de le préfacer, Charles Hélou m’a vivement déconseillé de le faire paraître à cette époque : « Personne ne saurait vous sortir des geôles syriennes » m’avait-il signalé. Rappelons-le : ceux et celles qui ont affiché leur opposition au régime par leurs libres pensées, ont été assassinés, avec des dossiers classés !
Quant au roman « La Mallette », il fut durement critiqué au cours d’une table ronde, aussi bien par certains étudiants (en maîtrise) que par certains de leurs professeurs. C’est parce qu’il procède à une déconstruction du système confessionnel concernant certaines lois religieuses (celles de l’héritage, de la domination masculine, de la répudiation, de la corruption, etc.). Une étudiante avait proposé de laisser dans l’ombre la « vérité qui déprécie et rabaisse » ; ne pas la révéler « aux français » oubliant par là le rôle du romancier : dire la vérité.
Disons que c’est plutôt dans un enjeu libérateur que les écrivaines libanaises francophones ont recours à la langue française : affirmer leur identité ; rester identiques à elles-mêmes alors que leur langue arabe ne le permettrait pas. Cette langue empruntée est devenue une urgence pour asseoir leur espace identitaire. Et c’est dans un attachement particulier au patrimoine culturel que ces femmes de grand courage ont pris la parole en français, imposant leurs propres métaphores, partant d’un style iconoclaste qui écarte les conventions et les traditions d’un pays aux appartenances multiples et d’une société orientale attachée à ses rites sociaux et religieux. C’est une remise en cause de la question identitaire au sein d’une globalisation d’une culture à dominante française.
Cette appropriation linguistique donnant lieu à une ouverture sur l’autre et à l’autre, à une sorte d’altérité consensuelle, leur a permis d’accéder à une individualité intérieure et une libération qu’elles prononcent ostensiblement. Les écrits féminins sont un moyen sûr de faire reconnaître les droits spoliés des femmes et leur cause prioritaire. L’Excisée d’Évelyne Accad et son recueil de nouvelles Femmes du crépuscule, ou encore la Femme de mon mari et Française mais... musulmane d’Ezza Agha Malak, à titre d’exemple, sont des témoignages vivants de la revendication de ces droits. Aujourd’hui, la femme dénonce en mettant le doigt sur la blessure. L’écriture migratoire d’Évelyne Accad pose les problèmes de la femme dans « notre Orient complexe »: Du Liban à l’Indiana, en passant par Francfort et Paris, des femmes expriment leur malaise, leur souffrance, leur rage de vivre. Elles parlent leur corps, leurs blessures, leurs terreurs, a noté l’auteure. Ces nouvelles écrites entre 1970 et 1980, époque de la grande vague féministe née de mai 68, décrivent un monde sans espoir voué à la décadence.
Disons aussi que l’une des préoccupations constantes de la littérature féminine d’aujourd’hui semble être la figure du mâle. Beaucoup ont montré (comme dans La femme de mon mari et Française mais... musulmane que, entre le mal et le mâle homonymiques, il y a un certain rapport synonymique. La peinture des figures masculines dans ce qu’on appelle la perception de l’homme, occupe une place prépondérante dans les romans des femmes libanaises. La perversion, la haine, l’oppression, la déchéance masculine : seule une femme qui en a connu l’enfer, est en mesure de les décrire.
Problème d’égotisme
Revenons aux «implications identitaires ». Il est vrai que lorsqu’on émigre dans une autre langue, on abandonne sa langue maternelle, mais abandonnera-t-on sa culture ? Non, Il est infiniment rare que cela arrive. Car, inconsciemment, on continue à entretenir avec celle-ci un rapport intimement consensuel. Les implications identitaires sont fatidiques. Par ailleurs, on ne peut pas accéder à la francité par la seule porte de l’Occidentalisation. En émigrant dans la langue de l’autre, on porte avec soi ses bagages culturels, comme dans un déménagement. On change de logement, c’est tout. Être francophone ne veut pas dire être déraciné ou rejeter ses convictions, mais plutôt accéder à l’humanité supérieure et universelle par ses propres racines. Et écrire dans la langue de l’autre ne veut pas dire gommer ses propres différences et renier ses germes culturels mais plutôt les enrichir par l’apport de l’autre. La rencontre devrait se faire dans la reconnaissance aussi bien que dans la différence. Quelles que soient ses racines, l’écrivain francophone apporte sa contribution à ce grand édifice qu’est la Francophonie. Je me suis souvent posé la question : Qui suis-je ? J’obtenais toujours la même réponse : Les implications identitaires sont inexorables. Je suis cette libano française francophone à part entière, existant au sein de la nation française.
Dans le contexte du troisième millénaire, la francophonie n’est donc pas une identité figée qui se refuse à l’ouverture. C’est la connaissance même de l’autre et sa reconnaissance dans toutes ses différences. Et si sans vouloir se déraciner, l’écrivain francophone emporte là où il est ses origines, c’est pour créer SON espace identitaire où il serait bon d’habiter.
C’est pourquoi on trouve réunies dans la même œuvre francophone, notamment celle des femmes, arabité et francité, langue d’appartenance et langue d’adoption, tout en gardant le jeu des différences dans toutes ses particularités linguistiques et ses implications identitaires. Qu’elles soient en France, au Canada, aux États-Unis, en Australie, etc., qu’elles aient parlé d’immigration, d’intégration ou d’acculturation, les écrivaines libanaises ont gardé l’empreinte du terroir et sont ainsi devenues les acteurs interculturels entre leur pays et le pays d’accueil. Être la même et être une autre : francophonie oblige. En quête de son lieu imaginaire où il peut féconder, l’écrivain francophone ajoute sa dimension égotique. Le questionnement identitaire et la question identitaire ne peuvent s’envisager que par notre rapport à l’Autre, au sein même du métissage et du mélange des cultures. C’est ainsi qu’on parvient à décloisonner les frontières.
Quand il écrit dans la langue de l’autre, c’est son moi profond que l’écrivain francophone investit au sein de ses incidences patrimoniales. Il se sent scindé en deux moi, lui et son alter ego, l’un resté dans le terroir et l’autre qui en est sorti et qui a migré ou émigré dans la langue, la culture et l’espace géographique de l’Autre. Ses habitudes linguistiques et culturelles, ses manies originelles, sont inconsciemment gardées. C’est que la structure de la pensée obéit profondément à la structure interne de la langue maternelle.
Dans une étude sur la Problématique de l’identité collective et les littératures (im)migrantes au Québec, Nathalie Prud’homme démontre ( au sujet de l’écriture de Mona Latif Ghattas) que « dans ces textes d’écrivains néo-québécois, la volonté explicite de se souvenir de ses origines est subordonnée à un lien social qui n’entrave en aucune manière la liberté de chacun et que l’identité collective est à percevoir « plutôt comme la facette civique de l’individu »
« Faire rayonner l’identité francophone » c’est donc faire rayonner en même temps sa propre identité culturelle. La négliger, ce sera une démarcation par rapport à son origine et à la mémoire collective, nationale et spirituelle.
Que voulez-vous ? Migrante, immigrante ou émigrée, exilée ou auto exilée, l’écrivaine libanaise semble être indéracinable. Elle se refuse à perdre son identité première, la dissoudre dans une autre, même si elle veut participer à un monde d’ouverture. Pas de mondialisation sans respect de l’identité.
Problème de réception
À travers cette expérience migratoire, la question de l’identité culturelle paraît donc capitale. Cependant, certains écrivains francophones en abusent dans l’intention de conférer à l’expression, leur individualité et leur cachet propre ; donner l’impression de l’étrangeté à travers laquelle s’exprime leur identité.
Introduire des éléments étranges et étrangers proches de l’excentricité revient à revendiquer ses racines et son appartenance: une sorte de crise identitaire parfois présente dans l’œuvre francophone de la Diaspora libanaise, se révélant à travers un emploi singulier de la langue et se traduisant comme une affirmation identitaire de soi. Même éloignées, les écrivaines se penchent sur les problèmes nationaux et socioculturels de leur pays d’origine, considérant leur pays d’accueil comme un tremplin vers leurs lointains en transgressant les frontières. Elles se tiennent à mi-chemin, dans cette zone secrète de l’entre deux rives, en puisant à la fois dans deux cultures différentes : la leur et celle de l’Autre.
Cette fusion inéluctable avec sa langue et culture originelles risque parfois de conduire à une expression ambiguë de la pensée. Ambiguïté que même le contexte ne peut parfois lever eu égard à un natif du français. Celui-ci devient inapte à comprendre les subtilités et les connotations propres à un milieu socio-culturel qu’il méconnaît, les descriptions étrangers à son entendement, enfin une liberté d’expression qui prend pour lui parfois des dimensions exagérées, cachant des surprises lexicales, syntaxiques ou sémantiques. Ainsi, trop « francophoniser » en recourant à des arabismes, parfois intraduisibles, nuit certes à la communicabilité du message. Celui-ci risque de devenir obscur et ambigu.
L’abus (d’un idiome, d’une structure linguistique ou syntaxique, bref de certains aspects fortement identitaires) peut devenir dangereux dans un écrit en français, et créer ainsi un problème de réception qui embarrasse le lecteur issu d’une autre culture. Celui-ci fait certes une visualisation d’approximation ; mais lorsque l'ambiguïté domine et que l'identité culturelle d’origine prend des dimensions supérieures à celles de l'autre identité, l’opacité est inévitable.
Le titre de Haïk Al-Ghariba et l’expression le village assis debout pour dire l’agitation désordonnée du village; le fais venir ton dos, pour jouis, de Ghata ; le classement des femmes : Jawaher, Kawaher, ‘Awaher (pour joyaux, emmerdantes, perverses) de Ezza malak ; ou encore les Ahl al-Kahf du poète francophone Salah Stétié pour désigner selon le Coran, les gens de la caverne ou les sept Dormants d’Éphèse, etc. ... sont des messages transparents pour un arabophone, opaques pour un francophone autre qu’arabe, si ces utilisations idiomatiques ne sont pas immédiatement interprétées dans le contexte. La réalité à l’envoi n'étant plus la même à la réception, l'interculturalité qui devrait fonder la reconstruction, se trouve impuissante à le faire. Et ceci conduit à un idiotisme intraduisible littéralement en français. (Mais ce n’est que sporadique dans la littérature féminine francophone).
Cependant, ce « problème de réception » ne nous amène guère à partager la vue de Zahida Darwiche sur la notion d’exotisme en littératures francophones, ni à admettre son constat à savoir que « l’écrivain francophone du Moyen-orient ne suscite généralement qu’un intérêt exotique ou au mieux documentaire en France et dans les autres régions francophones ». Nous n’adhérons pas, non plus à son opinion qui dit que l’écrivain de langue française est forcément un auteur marginal dans son pays d’origine et qu’il n’est pas pour autant mieux connu en dehors, etc.
C’est qu’un roman francophone ne diffère d’un roman français que par le nom de son auteur ou par quelques arabismes délibérés dans un but déterminé. N’oublions pas que, pour ces écrivains francophones, l’immersion dans la langue française est totale. Un texte extrait d’une œuvre francophone et un autre extrait d’une œuvre française sont difficilement distinguables sur le plan linguistique ou pragmatique. Les deux sont écrits en français et en général, un bon français littéraire. L’intérêt exotique ou documentaire prétendu se révèle nul (sauf dans certains abus).
Prenons comme exemple le recueil de poèmes « À quatre mains et à deux cœurs » écrit par deux auteurs, de sexe et d’appartenance différents : Gilles Sicard est un natif de français et Ezza Agha Malak est une libanaise d’expression française. Composé de deux parties, le livre oppose architecturalement deux sortes de logos : Les chants du Yin et Les chants du yang. Cependant, l’analyse des deux discours dans une étude comparative réalisée par Bassam Baraké n’a révélé aucune différence linguistique entre les deux écrits et le lecteur moyen essaie en vain de déterminer l’appartenance linguistique, socioculturelle ou ethnique des deux poètes, et de dire qui est l’auteur de quoi. Le discours français et le discours francophone se sont révélés identiques, non distinguables, écartant tout aspect exotique ou documentaire.
En guise de conclusion
L'écrivain francophone libanais, ce narcisse moyen-oriental, choisit de s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne dans un projet d’emprunt bilatéral ; il se penche sur le miroir du monde pour en extraire son image culturelle. Aucune place pour une éventuelle déculturation. S’il abandonne sa langue pour s’investir dans la langue de l’Autre, ce n’est pas pour rejeter ses idéologies, sa culture, ses racines ; mais pour permettre justement à celles-ci de s’épanouir, épanouir sa propre identité culturelle, ses problèmes indigènes, dans une langue de partage : le français comme facteur identitaire, culturel et interculturel.
Le roman féminin expose la singularité de l’investissement de la Libanaise dans cette langue. Il développe une stratégie identitaire en faisant émerger la condition féminine souvent soumise au machisme. Si les romancières libanaises recourent dans leurs écrits à l’histoire, c’est pour faire exister leur propre identité enfouie dans leurs racines. La francophonie est une sorte de mouvement salutaire du monde contemporain où s’unissent, voire concubinent celles et ceux qui ont choisi de parler et d’écrire en français. Littérature arabe et littérature francophone se donnent la main dans une complémentarité évidente, faisant vivre une troisième littérature imprégnée de métissage, de cohabitation et d’acculturation. N’est-ce pas merveilleux et enrichissant que 175 millions de Francophones cohabitent dans la même langue, se partageant leurs cultures ? La Francophonie c’est leur fenêtre ouverte sur le monde. Réhabiliter cette francophonie, l’entretenir, la faire vivre, (tout en l’écartant du champ de la politique et de ses stratégies), c’est favoriser le processus de la coexistence culturelle et l’enrichir.
