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LE RÊVE DE L'ÉCRIVAIN
L'intervention du journaliste et écrivain Jean SALMÉ.
Cette interview a été publiée dans le quotidien libanais Al Anwar et est traduite par Jacqueline SALMÉ.
Jean SALMÉ - Vous avez à votre actif des centaines de publications, pensez-vous que vous avez réalise votre rêve d’écriture ?
Ezza AGHA MALAK - J’ai toujours trouvé dans l’écriture une affirmation de soi. Ecrire a toujours été mon rêve. A l’âge de 13 ans, je voulais être Rimbaud, dont je suis tombée amoureuse en quatrième. Mais peut-on réaliser comme on veut son rêve ? Ce n’est qu’un rêve, une possibilité, une éventualité…
Et puis l’écriture dans son abstract ressemble à un océan. Une immensité qu’on ne peut cerner de tous les côtés. La traversée d’une rive à l’autre, ou vers l’horizon paraît impossible. Moi je ne fais que patauger sur le rivage, espérant aller plus loin. C’est une belle expérience qui ressemble au rêve. Or, quel que soit le nombre de vos écrits, vous vous sentez toujours sur le rivage, parfois au milieu des lames sans pouvoir vraiment atteindre la terre ferme. Quel écrivain sera en mesure de dire qu’il a parfaitement, complètement réalisé son rêve d’écriture ? Plus tu en as, plus tu en veux. C’est comme ça. Mon rêve n’est pas de devenir célèbre, mais pouvoir continuer comme je le suis. M’affirmer. L’écriture est une affirmation de soi. Je suis une écrivaine heureuse mais je ne peux pas dire que j’ai réalisé mon grand rêve…
Que l’un de mes romans soit porté à l’écran : ça aussi, c’est un rêve que je caresse. Mais il y a des rêves qui ressemblent au vol de l’hirondelle : tu la vois venir vers toi en planant puis d’un coup, elle bat les ailes pour prendre une nouvelle direction.
J.S.- Prochainement un troisième ouvrage collectif qui rassemble une vingtaine d’études littéraires sur votre œuvre, paraîtra chez votre éditeur. Que signifie pour vous le collectif ?
E.A.- La réponse est dans la question même. Collectif : pour moi c’est un terme qui a d’heureuses connotations. Le travail collectif, c’est le travail en équipe. C’est la négation de la solitude, du nihilisme, la concertation et les regards croisés. C’est extrêmement satisfaisant pour moi : que mon œuvre appelle ces grandes personnes critiques et analystes.
Je suis très sensible à ces rapports analyste/analysé, ou encore interprétant/interprété, osmotiques en premier lieu. Je me découvre à travers leurs travaux. Ils me révèlent mes quatre vérités, souvent méconnues de moi, souvent inaccessibles pour moi.
Chacun son parti pris ; son opinion propre à lui. En définitive, se profile un véritable champ de recherches embrassant tout ce que j’ai écrit. C’est très satisfaisant.
Une telle perspective permise par une coopération transdisciplinaire et interdisciplinaire, par différentes méthodes, aboutit nécessairement à quelque chose d’universel, à un jugement qui va de la pensée d’une femme, à la pensée des femmes.
Je veux ajouter une chose : Un des mérites de l’ouvrage collectif c’est d’ouvrir la voie à des attitudes variées de dépistage et à une reconsidération de l’œuvre de femme. Des possibilités convergent vers la pensée de celle-ci. Les différentes méthodes utilisées ont en commun des rapports de concomitance.
Les études s’accordent à dire, non pas la même vérité, mais une vérité relative. Et le but d’un ouvrage collectif est de montrer les différentes vérités face à un même auteur, une même œuvre. Il devrait pouvoir suggérer des réalités inconnues de l’auteur lui-même.
(Janvier 2012).
Ezza Agha Malak et la ville de Beyrouth.
Karen Boustany, la passionnée de mots et de culture.
Printemps des Poètes à Marseille.
Avec Jean SALMÉ : Interview.
Interview avec les élèves du Lycée Hawd-el-Wilayeh.
Conférence donnée au Maroc (2010).
Le cerveau a un sexe ? L'écriture aussi !
Conférence donnée au Maroc (2010).
Voix de femmes et effets d'écho
Conférence donnée au Maroc (2010).
Le livre à la croisée des sens et des ransformations.
Conférence donnée à Beyrouth (2009).
Conférence donnée à Marseille (2009).
Les implications identitaires dans le roman francophone libanais : Le cas du roman féminin
Conférence donnée au Québec (2008).
La langue française et la Méditerranée
Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.
La Sorbonne m'a rendu hommage en organisant un colloque sur mon œuvre.

J.S.- Quels sont vos projets d’avenir ?
E.A.- Ils sont nombreux, mes projets d’avenir. Les planifier à l’avance est de première importance pour moi. Je ne peux pas imaginer ma vie sans un plan que j’échafaude en permanence.
Dans l’immédiat, je projette de reprendre « Balafres » en vue de le publier: ce roman écrit pendant la guerre de 75 est resté inédit parce qu’il parlait de l’occupation syrienne et la politique abjecte que le « système » appliquait au Liban : des interdits à cette époque. Sa publication est possible à présent.
Mon deuxième projet c’est de reprendre ma conférence de Marseille et de l’élargir afin qu’elle devienne un livre avec ce titre : Le français et la rive phénicienne. L’impact francophone libanais : de Chateaubriand et Lamartine à Gide et Saint-Exupéry. En rédigeant la conférence, j’ai trouvé un immense plaisir de savoir quels sont les raisons qui ont amené tous ces français illustres à visiter le Liban et à y laisser leur savoir.
D’autres projets d’écriture sont en vue :
Ecrire des scénarios pour le théâtre et le cinéma à partir de mes romans si possibles. J’aime envisager des dialogues, créer des « situations ».
Essayer de traduire mes romans dans d’autres langues. C’est important que l’écrivain soit traduit dans toutes les langues ; que sa voix puisse arriver, que son message soit « capté ». C’est aussi important pour son narcissisme d’écrivain. Mon roman Anosmia est déjà traduit en anglais, par Cynthia Hahn, chef du département de français à l’université d’Illinois. Il a été publié aux Etats-Unis, dans une maison d’édition bien connue.
Cynthia a déjà commencé la traduction en américain de Bagdad qu’elle compte finir cette même année et la publier chez le même éditeur. La Mallette est déjà traduite en roumain par Mariana Lucia (les journaux romains en ont parlé) ; et en arabe par Dr. Louis Attaoui, professeur à l’université libanaise ; elle est publiée à Dar el-Farabi à Beyrouth. De même, mon dernier roman, Mariée à Paris…Répudiée à Beyrouth vient d’être traduit en arabe par A. Korayem, ancien professeur de français. Le roman en arabe sortira cet été 2009.
D’autres projets caressent ma tête ; tous relèvent de l’écriture. Vous, le journaliste et l’écrivain, vous pouvez imaginer quel plaisir on peut tirer de l’accomplissement d’un projet d’écriture. C’est l’oxygène qui anime nos poumons, qui nous fait respirer. J’espère que je pourrai avoir dans le proche avenir une belle dose d’oxygène !
Cet été est plein de projets. Dans un mois, je commencerai la rédaction d’un recueil de nouvelles ayant pour titre « Peau de banane ». C’est un peu curieux n’est-ce pas ? Là vous pouvez penser immédiatement à ce que suggère la peau de banane jetée sous les pieds : glisser, se casser la gueule, encaisser un coup… Vous pouvez penser à ceux qui essaient de vous faire déraper, de vous rouler comme on dit. Ils sont nombreux ceux-ci, surtout s’ils sont vos collègues qui apparemment se montrent amicaux… J’ai subi en fait leurs coups…
Encore un de ces projets qui me tiennent à cœur : avoir ma propre maison d’édition. Je pourrais ainsi réduire le temps de la publication de l’ouvrage. En France, il faut attendre des mois et des mois pour que l’ouvrage paraisse.
J.S.- Mais c’est trop pour une seule personne. Avez-vous pensé à prendre un « agent littéraire » ?
E.A. - J’y ai pensé en fait et j’ai envoyé mon manuscrit « Française mais musulmane » (devenu Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth » à P. A. qui se targue sur Internet d’être un agent littéraire important ayant ses locaux à Paris même. Là aussi, je peux parler de « peau de banane ». J’ai eu une très mauvaise expérience avec cet agent. Son arrogance, sa négligence, ses mensonges m’ont excédée. Ils m’ont fait mépriser les agents littéraires comme lui, mésestimer ce métier qui ne fait que commencer en France. Pendant six mois, monsieur l’agent ne m’a donné aucune information concernant le manuscrit et lorsque je l’ai appelé pour m’en informer et le récupérer, il m’a sorti toute sa belle éducation, digne des malotrus. Il m’a fait perdre plus de six mois d’attente, pour rien. J’en parlerai dans mes « Peaux de banane ».
J.S.- Quels sont vos rêves d’avenir ?
E.A.- Mes rêves d’avenir concernent surtout mon pays, ma société et mon statut de femme.
Avant tout, je rêve de me réveiller le matin à Tripoli en écoutant le silence et non pas les coups de tapette sur les tapis étendus sur les balcons des immeubles voisins, que la pauvre jeune sri lankaise essaie de battre pour en sortir la poussière. C’est une atteinte à la liberté des autres. C’est pour qui donc la technologie moderne ? La mairie ne fait rien à ce sujet. Il en est de même pour les taxis qui passent toutes les deux minutes et alertent les passants de leurs coups de klaxon retentissants ; ou aussi ces marchands ambulants souvent munis d’un micro qui gueule en louant les qualités de leur camelote.
On est au troisième millénaire quand même ! La mairie ne s’en rend pas compte !
Un autre rêve, dont la réalisation me paraît un peu difficile : c’est de ne pas donner à l’homme, d’une manière absolue, le droit de divorce unilatéral, la répudiation ; ni non plus celui de la garde des enfants. Ces droits que certains époux exploitent pour faire mal à leurs femmes, ou même les détruire parce qu’ils ont aimé une autre. Au Liban, le droit de garde est accordé au père à partir d’un certain âge.
Et c’est douloureux ! Un problème inquiétant.
Mais… C’est la femme qui porte son enfant dans ses entrailles pendant neuf mois, c’est elle qui le met au monde, qui lui donne le sein, l’amour, la tendresse, qui l’éduque, qui l’entretient…C’est un rapport fusionnel, symbiotique entre les deux. Mais c’est quoi le rapport du père avec son enfant ? Une goutte de sperme ? Et qui dit que le père peut protéger ses enfants de leur marâtre si celle-ci se révèle mauvaise ?
Rappelons-nous le diction de Théophile Gauthier : « Si rien au monde ne vaut une mère, rien n’est pire qu’une marâtre ». Pourtant l’Islam a glorifié la mère et a exalté ses mérites. En fait dans notre pays, on exploite mal à l’égard de la mère, les lois religieuses. On les utilise contre la femme. Celle-ci, en tant qu’épouse et mère, subit le joug de son homme, qui a toutes les lois ou presque de son côté. Les religieux magistrats ou autres, le soutiennent. C’est dans ce sens que va le sujet de mon dernier roman « Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth ».
J’espère que les associations féministes se révèlent plus conscientes, plus efficaces quant à ce problème.
Je rêve d’un pays qui soit à la hauteur. C’est à travers la femme qu’on peut évaluer le progrès d’une société ou son retard. Les sages arabes ont dit que la femme est la moitié de la société.
A mon humble avis, je pense qu’elle est plus que la moitié. Elle est la première maîtresse de l’humanité, elle est la formatrice des générations futures, l’instauratrice des valeurs. Elle est la Mère, quoi ! Au cas où on la prive de ses droits les plus élémentaires, ou qu’on la bâillonne, dites alors adieu à toutes les valeurs.
J.S. - Vous étiez en vue de fonder une association poétique. Il est où ce projet ?
E.A.- Là aussi, intervient la « peau de banane ». En effet, l’idée m’a obsédée depuis que j’étais à Trois-Rivières pour participer au Festival international de la Poésie. La manière dont le Festival se déroulait, dans les cafés et dans les restaurants, m’a fascinée. A mon retour à Tripoli, j’ai pensé à créer une association de ce genre dans ma ville natale et j’ai exposé l’idée à une collègue pour qu’on le travaille ensemble. Et j’ai mis un plan en pensant aux membres de cette association capables de s’engager. Mais à peine quelques mois écoulés alors que j’étais en France, tout en faisant mes contacts, ma « chère collègue » eut l’impudence de s’approprier du projet, de le faire sien, et de le réaliser à Tripoli même, sans scrupule aucun.
Mais j’espère reprendre ce projet à Beyrouth avec des collègues plus corrects et prévoir un Festival de la Poésie Francophone, comme à Trois Rivières.
J.S.- Alors que vous êtes mariée à un français, que signifie pour vous l’amour ?
E.A. - Rectifions : Je suis mariée non « à » mais « avec » un Français. Je préfère cet emploi. « Avec » marque un rapport aussi bien physique que moral, entre deux personnes. Dans l’amour, ce n’est pas la rencontre physique entre deux corps qui compte. Mais celle de deux esprits qui se trouvent sur la même longueur d’onde. La fameuse phrase de Saint-Exupéry incarne bien le vrai amour qui « n’est pas se regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction ». Le plus important ici c’est « ensemble ». Ce mot veut dire le partage, l’harmonie, l’entente, la ressemblance, le contact, la réunion… tout.
Je l’ai souvent dit : l’amour véritable est fait d’admiration et de respect, de tendresse et d’harmonie ; et c’est ce qui se passe entre Gilles et moi : nous nous entendons très bien et nous nous ressemblons énormément. C’est ça l’amour.
J.S.- Parlons maintenant des Salons que vous fréquentez. Les salons littéraires je veux dire. Celui de Paris, celui de Beyrouth et d’autres : quel intérêt auront pour vous ces salons ?
E.A.- Le Salon du livre n’est pas un marché public où chacun expose sa marchandise sur des tables et des étals, comme certains le croient. Un jour, une amie m’a blâmée de « vendre » mes écrits aux salons, d’en faire commerce comme n’importe quel marchand.
En fait, il s’agit d’un salon dans le sens profond du mot, c'est-à-dire un lieu de rencontre, de réunion d’hommes et de femmes de lettres.
C’est dans ce sens que va mon intérêt. C’est de me trouver dans un milieu intellectuel mais aussi mondain que j’apprécie beaucoup. Chaque année, je me trouve devant une pléiade d’écrivains et d’artistes célèbres; des esprits d’élite…
