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LES LYCÉENS INTERROGENT
Séance dirigée par Nisrine Harakeh et Miranda Khalil.
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Question : À propos de « Entre deux battements de temps », et les autres œuvres, pourquoi Ezza Agha Malak, a choisi d’écrire en français ? Est-ce que vous avez essayé d’écrire en arabe ?
Réponse :Je dois dire que mon histoire avec la langue française est avant tout une histoire d’amour. Dès les classes primaires, je suis tombée amoureuse de cette langue, nettement différente des autres, de l’anglais et de l’allemand par exemple appris plus tard. Les subtilités et la finesse de la langue française sont inégalables, et c’est ce qui m’a fortement sollicitée dans cet espace culturel jusqu’à en faire ma profession. Ceci ne veut pas dire que je n’ai pas une prédilection particulière pour ma langue maternelle. J’ai beaucoup écrit en arabe : des poèmes, des mini-romans et surtout des articles en linguistique française traduits en arabe et publiés dans des revues spécialisées. Mais j’ai opté pour la langue française comme langue d’expression et de profession. Comme langue salutaire aussi. Je crois que ce que je peux écrire en français en toute liberté, je ne peux pas (ou ne veux pas) le faire en arabe. Question de sécurité parfois. Disons aussi que ma situation de professeur de français à l’université m’a orientée en me traçant une voie : celle de l’écrivain francophone. J’aimerais bien traduire moi-même mes livres en arabe, mais j’ai tellement de projets culturels en français que je me trouve envahie par le temps qui passe. Cent ans de plus et je pourrais peut-être réaliser mes projets arabes… et encore ! La vie est très courte, sa trajectoire est justement comprise « Entre deux battements de temps », entre deux moments cruciaux de l’existence : l’amour et la mort.
Q : Qu’est-ce que vous avez appris de votre migration ? Actuellement, préférez-vous continuer votre vie en France ou au Liban ?
R :Si « Migration » signifie le déplacement d’un pays à l’autre, ce que je laisse entendre dans mon recueil de poèmes Migration, c’est ma (notre) migration intérieure, dans notre pays même. On se sent parfois étranger à ce pays qui nous désole. Et c’est à cause de ces hommes qui en tiennent les rênes. Je suis binationale, libano-française ; j’ai donc deux identités, et je sens souvent peser sur moi cet écartèlement, ce tiraillement qui consacre le conflit. Mais j’essaie de surmonter tout cela en considérant que j’ai deux Eldorados, le Liban et la France. Désespérée de l’un, je me réfugie dans l’autre (comme je l’ai dit dans mon dernier roman « Mariée à Paris, répudiée à Beyrouth »). C’est une richesse inégalable que d’avoir deux Eldorados. Mais j’avoue que mes racines sont profondément enfoncées dans le sol de ma première patrie. C’est ce qui me déchire parfois en me trouvant en France. Mais des racines (et des ailes) ont déjà poussé en moi sur le sol français. Et pour répondre à votre question, je dirai que ma « migration » m’a munie d’une longue et riche expérience du monde et des êtres ; de longs apprentissages. Le plus important c’est le respect et l’amour de l’Autre dans toutes ses différences.
Q : Dans « Quand les larmes seront pleurées… » vous avez mis en exergue: « Ami tu ne peux pas être mon amant… ». Quelle définition donnez-vous à l’amitié ? Et actuellement, qui est l’ami préféré d’Ezza ?
R :
Je ne veux pas parler ici de l’amour passion, obsédant, impétueux, égocentrique qui nuit souvent à la raison et au jugement. Je veux vous entretenir de cet amour altruiste, basé sur la tolérance et le partage (des mêmes valeurs, des mêmes goûts). C’est la plus belle expérience que deux individus puissent faire. Hier, sur TF1 à la télé française, quelqu’un a défini l’amitié comme « l’amour avec le sexe en moins ». C’est la transcendance en fait, qui fait la différence entre l’amour et l’amitié, comme je le dis dans mon livre. L’amour tel que je le comprends, est fait d’admiration et de respect. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ? Non. C’est à partir du moment où la raison connaît et reconnaît ces raisons qu’on peut parler d’amour véritable qui doit être source de bonheur, entre deux personnes qui semblent être faites l’une pour l’autre. Par là, il ressemble à l’amitié. L’amitié complice ; mais il ne faut pas confondre les deux. L’amitié, la vraie, est lucide, sélective, transparente, honnête, silencieuse, altruiste…
J’aime bien ce dicton : « Offrir l’amitié à qui veut l’amour, c’est donner du pain à qui meurt de soif ». Chaque sentiment a sa place et pour moi, une bonne distance sépare les deux. L’amant n’est pas l’ami. Chacun a sa place appropriée.
(Janvier 2012).
Ezza Agha Malak et la ville de Beyrouth.
Karen Boustany, la passionnée de mots et de culture.
Printemps des Poètes à Marseille.
Interview avec les élèves du Lycée Hawd-el-Wilayeh.
Conférence donnée au Maroc (2010).
Le cerveau a un sexe ? L'écriture aussi !
Conférence donnée au Maroc (2010).
Voix de femmes et effets d'écho
Conférence donnée au Maroc (2010).
Le livre à la croisée des sens et des ransformations.
Conférence donnée à Beyrouth (2009).
Conférence donnée à Marseille (2009).
Les implications identitaires dans le roman francophone libanais : Le cas du roman féminin
Conférence donnée au Québec (2008).
La Sorbonne m'a rendu hommage en organisant un colloque sur mon œuvre.
La langue française et la Méditerranée
Actes du colloque de l'Association des Professeurs de Lettres.

A ce propos, j’aimerais vous donner une recette que Dromadaire a proposée sur Internet à l’occasion de « la Fête des meilleurs amis », « Best Friends Day », une tradition venue des Etats-Unis, Cette « Recette de l’amitié pour minimum deux personnes » (dit le destinateur) est drôle et intéressante à la fois, très significative surtout :
Préparation : 30 mn hebdomadaire minimum. Cuisson : toute la vie. 1 Kg de sincérité, 500 gr de bonne volonté, 3 cuillères pleine de compréhension.
- Pelez votre cœur, retirez les rancœurs et les jalousies pour obtenir une sincérité pure.
- Coupez les quartiers en grandes tranches ; beurrez-les de soutien inconditionnel.
- Ajoutez de la bonne volonté finement râpée parsemée d’humour et de bonne humeur.
- Présentez ce plat chaud accompagné d’un sourire chaque fois que l’occasion s’en présentera.
- Attention, l’abus de cette gourmandise est recommandé pour la santé.
C’est une belle et rare recette, à l’américaine, qu’il faut mijoter quand on le peut, n’est-ce pas ? Mais avouons que, de nos jours, l’amitié est devenue monnaie rare. Surtout dans notre société où la jalousie et la rancœur règnent : ceux qui se disent vos amis en se rapprochant de vous pour leurs intérêts personnels, ceux-ci cherchent parfois à vous donner des coups de couteau dans le dos. Si je suis déçue par quelques-uns (qui ne sont pas là de vrais amis), j’en ai encore, Dieu merci, de vrais ! Un ami est là quand ça va mal, tu peux compter sur lui. C’est l’échange et l’entraide.
L’amitié a sa propre définition ; l’amour aussi. J’aime beaucoup l’analyse de Philippe Kandalaft à propos de l’amour dans son étude sur mon roman Bagdad. Cet amour qui a réuni dans de sombres circonstances, Jade l’Oriental Arabe et Sarah l’Américaine, l’Occidentale ; tous deux ayant les mêmes rêves politiques et existentiels.
Kandalaft définit l’amour comme « l’homogénéité » de deux êtres, la « complémentarité » d’un couple qui trouve son équilibre dans une relation saine imprégnée de respect mutuel, la « fusion » de leurs identités différentes au point d’avoir les « mêmes attitudes » à la vie, aux politiques, à la guerre « … un amour qui trouve sa complémentarité dans un même et seul destin » précise l’auteur de l’étude. Je partage complètement cette opinion qui rejoint celle de Saint-Exupéry : Aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. Et j’ajoute que l’amour ne se résume nullement en un « contact de deux épidermes » !
Mon meilleur ami ? C’est ce compagnon discret avec lequel j’ai des moments de complicité et de tendresse partagée ; qui m’accepte comme je suis et non comme il veut que je sois ; qui, dans le respect, aime inconditionnellement. C’est l’âme sœur que l’on met parfois toute une vie à trouver.
Q : Le recueil de poèmes « La Mise à nu » met en scène une femme : s’agirait-il de vous ? D’une autre, spécifique, ou bien de la femme en général ? Qu’est-ce qui est mis à nu ? La vie privée, les sentiments, la pensée ?
R :C’est une boîte à malice, cette question !
Disons d’abord que la couverture du recueil exhibe bien une femme toute nue avec des cheveux aux quatre vents, qui n’est pas moi. Cette photo de la couverture est un tableau de Raya El Mahmoud Hallab : la célèbre peintre tripolitaine qui a eu la générosité de me prêter son œuvre picturale que j’ai trouvée conforme au titre de mon recueil. Tandis que la femme dont il s’agit dans les poèmes est un peu moi, un peu les autres, mais à tout moment elle est représentative d’une certaine réalité que seul l’écrivain est en mesure de dégager, de développer. À partir de mon expérience personnelle (devenue générale ou même universelle), se dégage l’image des autres.
Mais que ce soit à travers le tableau de Raya ou les poèmes à l’intérieur, il s’agit de la vérité toute nue. Nous vivons dans notre pays une époque de corruption, d’hypocrisie et de mensonge.
Mon objectif est de mettre à nu, les dessous de la vérité qu’on masque en permanence, que ce soit au niveau social, politique ou religieux ; présenter par la parole percutante la politique et les politiques dans leur nudité souvent exécrable. Dans sa représentation du corps féminin nu, Raya Hallab a parfaitement su symboliser une réalité à découvrir. C’est ce que je vise dans la troisième partie de mon recueil Il était plusieurs fois un pays.
La mise à nu est écrite il y a plus de 9 ans déjà (en 2000). Aujourd’hui, en France, une nouvelle émission française bimensuelle de Public Sénat, (présentée par Hélène Risser les jeudis sur LCP, la chaîne parlementaire) va dans ce sens : « Déshabillons-les » Cette émission revient sur les mots et les images qui ont marqué l’actualité pour décrypter le comportement linguistique, behavioriste, des hommes politiques. C’est une sorte de « mise à nu » » des moyens utilisés par ceux-ci pour convaincre ou dissimuler ; un procédé de découvrir le mensonge et l’hypocrisie en séparant le fond de la forme ! L’utilisation du « je », de « il faut » par exemple. Ce sont les sujets que je voulais développer dans ma « Mise à nu ». Il s’agit d’une vérité, différente de celle que les responsables essayent de camoufler et de transformer ; que chacun voudrait mettre à nu sauf ces politiques! En fait c’est de la stylistique en fait !
Q : Dans les Portes de la Nuit vous avez parlé d’un rêve prémonitoire. Dans votre vie, avez-vous vécu ce rêve prémonitoire ?
R : J’ai voulu parler dans mon roman du rêve prémonitoire parce que je l’ai vécu. Le rêve prémonitoire a toujours existé, depuis l’Antiquité. Dans la mythologie grecque, certaines divinités le rappellent : Morphée, Hypnos, Nyx, Oneiros… L’oniromancie se pratiquait à Babylone et Ibn Khaldoun nous renseigne sur la pratique ritualisée des rêves mantiques et les pratiques divinatoires chez les Arabes. Toutes les Écritures Saintes en ont parlé, Coran, Bible, Torah.
Notre Maître Youssof, le prophète Joseph cité dans le Coran (Sourate Youssof) possédait la faculté de faire des rêves prémonitoires. Enfant, il a fait son fameux rêve qu’il confie à son père : « O mon père ! J’ai vu en rêve onze étoiles, la lune et le soleil se prosterner devant moi… ». On sait que ce rêve a fini par se réaliser ; Youssof est devenu « Prophète de Dieu».
On peut citer aussi le rêve de Pharaon ou encore celui de Hitler qui l’a sauvé de la mort.
Nous les orientaux, nous croyons à la prémonition. Il y a pour ce, des adeptes et des livres qui, loin de toute analyse scientifique, interprètent empiriquement les rêves. Notons qu’en France, le code pénal français interdit l’interprétation des rêves et la divination, pourtant on trouve aujourd’hui sur Internet et dans la vie quotidienne en France, des médiums qui se proposent d’interpréter des rêves ou de faire la divination.
Mais on ne peut pas nier l’importance des croyances aux rêves prémonitoires et leur valeur. L’inconscient aurait cette capacité de se projeter dans le futur et percevoir des éléments que la conscience fatiguée ne peut pas percevoir.
À l’heure actuelle il paraît abusif d’en donner des preuves scientifiques. Il y a des interprétations à la Freud et à la Jung (le rêve comme produit de désirs inassouvis), mais elles diffèrent de nos interprétations à l’orientale.
Tous les rêves ne sont pas, certes, prémonitoires. Certains ont un sens et paraissent interprétables. Mais comme l’interprétation n’est basée sur aucune règle scientifique (il y a seulement des signes à interpréter) celle-ci se prête à des confusions. Gaston Bachelard dit que les rêves « ravissent le cogito » du rêveur. Sans histoire et sans avenir, ils ne sont qu’un « désastre » de l’être et nous rapprochent du néant. C’est une tradition religieuse particulière dans la religion musulmane où le songe devient une source de révélation. Dans les milieux soufis, le rêve est considéré comme un fait initiatique. Et beaucoup de théologiens ont tenté de cadrer la réalité de ces rêves avec les lois religieuses. Ils ont fini par trouver une littérature onirocritique musulmane qui classifie les songes issus des traditions de l’Antiquité et de l’Islam.
Certaines personnes sont prédisposées aux rêves prémonitoires. Peut-être parce qu’elles disposent d’une forte intuition, d’un inconscient qui anticipe et donne une vision future. Moi j’y crois ; j’ai même tenu à l’époque un journal pour noter et dater mes rêves. J’ai eu dans ma vie plusieurs rêves prémonitoires surprenants de pressentiment : la guerre de 75 et ses prolongements, la guerre de l’Irak et la tempête du désert, le décès de certains êtres chers et d’autres que je raconte dans les Portes de la Nuit. Oui, pour moi le rêve prémonitoire existe.
Q : Dans ce même roman, vous êtes en même temps l’écrivaine, la psychologue, la sociologue où vous vous trouvez le plus impliquée ?
R : Ce n’est pas pour rien que mes éditeurs cataloguent mes romans comme d’ordre psychologique. En fait, en écrivant sur les autres, en les décrivant, c’est la psychologue d’abord qui intervient. Raconter et rencontrer la vie des autres, c’est d’abord s’introduire dans leur psychisme, interpréter leurs comportements, leurs émotions. Myriam, la femme esseulée, Omar, l’amant homosexuel, Farid, le mari affairé, les autres personnages… je les dissèque dans leur psychisme. Je donne à leur vie le sens que je veux, moi, afin d’atteindre certains objectifs. Je trouve que Psychologie va bien plus loin que sa signifiance propre : en grec, c’est psukhê ou l’âme en grec, c’est aussi le logos ou la raison humaine incarnée par la parole, le verbe. Le mélange est très éloquent. Il renvoie à la sociologie. En effet, en plaçant mes personnages au sein d’un groupe, en leur accordant une situation sociale, j’agis en sociologue. Observer leurs relations interpersonnelles, noter leurs réactions, interpréter leurs agissements, leurs déviations, leurs pensées, tout cela ne va pas sans motivations liées directement à l’entourage, à la société. Pas de révolte s’il n’y a pas une situation sociale !
Aujourd’hui on considère que toute psychologie est à l’origine, sociologique. D’où la psychologie sociale. Les conflits touchent aussi bien l’individu que la société. C’est pour vous dire que, en écrivaine, j’essaierai d’être la psychologue en sociologie, et la sociologue en psychologie.
Q : D’après votre expérience personnelle, le rêve a-t-il été une source d’inspiration ?
R : La preuve ! Mon roman Les Portes de la nuit dont l’histoire est essentiellement basée sur un rêve qui se réalise ultérieurement. De même, dans mon dernier roman, Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth, il est question d’un rêve qui se réalise. Une longue séquence narrative le relate.
Q : Pourquoi avez-vous considéré le rêve comme un moyen d’évasion ?
R : Parce que je considère que dans le rêve, la personne se métamorphose, devient une autre, capable de possibilités énormes. Elle peut voler par exemple. Cela ne vous est jamais arrivé, de voler comme un oiseau ou un superman ? C’est parfois ludique et parfois agréable et engageant. Myriam se réfugie dans le rêve parce qu’elle y retrouve ce qu’elle ne peut trouver dans sa vie diurne. Pour elle, c’est une entrée dans un monde invisible et mystérieux qui l’attire et qui lui fait oublier ses déboires. Pour moi, entrer dans le rêve, est une détente, une récréation (loin des cauchemars bien sûr !).
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